Voilà, mes enfants, la réflexion du vieux magicien; si elle vous paraît bonne, faites-en votre profit, sinon, mettez-la au panier.
Cependant ni la grandeur d'âme de Kabardantès, ni la hardiesse de son favori, qui s'appelait Trautmanchkof (j'oubliais de vous le dire, et cela est important pour la suite de cette histoire), ne donnaient à manger à l'armée tartare. Plusieurs mois s'étaient écoulés sans qu'elle eût obtenu le moindre succès: ses provisions commençaient à s'épuiser. Il ne restait plus ni veaux, ni vaches, ni cochons. Kabardantès lui-même était réduit à manger du cheval, et ce n'était pas une bonne nourriture, croyez-moi, avant que quelques savants de l'Institut eussent inventé d'en faire manger aux autres, pour manger eux-mêmes du boeuf et des poulardes à meilleur marché.
Au contraire, l'armée chinoise, bien pourvue de tout par les soins de Pierrot, aguerrie à supporter la vue et le choc des Tartares, devenait tous les jours plus redoutable. Les plus lâches désiraient la bataille, se croyant, avec de l'aide Pierrot, assurés de vaincre. Kabardantès rugissait de colère, et se voyait pris dans un piège: il n'osait retourner en arrière de peur d'être détrôné par ses propres sujets, furieux de leur défaite, ni tenter une nouvelle escalade, après que les deux premières lui avaient si mal réussi. Enfin, il s'avisa d'un moyen sûr pour rétablir l'égalité des forces, et combattre même à cheval, malgré la grande muraille.
Il fit amasser dans les îles Inconnues toutes les charrettes et tous les tombereaux qu'on put trouver. Il les fit amener par des boeufs, et les fit conduire au pied de la muraille, chargés de pierres énormes. En peu de temps il se forma un entassement prodigieux que Kabardantès fit recouvrir de sable et de terre pris dans le voisinage. Cet entassement de rochers, de sables et de terre amoncelés descendait en pente douce du sommet de la muraille des Chinois jusqu'au camp des Tartares, et permettait à la cavalerie de marcher et même de galoper sans crainte jusqu'au sommet de la muraille. Là, on devait combattre corps à corps, et, dans un combat de cette espèce, Kabardantès et ses soldats ne doutaient pas de la victoire.
De son côté, Pierrot suivait de l'oeil les progrès de ce travail. Il fit secrètement creuser le terrain sous l'immense amas de matériaux entassés par l'ennemi, fit soutenir ce travail par des voûtes en maçonnerie d'une solidité admirable, et enferma cinq ou six cents tonneaux de poudre dans ces caves, qui étaient creusées à une profondeur de près de cent pieds. En même temps, à cinquante pas environ de la grande muraille, il en fit construire une seconde toute semblable. L'espace de cinquante pas qui séparait les deux murailles était destiné à servir de fossé où toute la cavalerie tartare, arrivant au galop, serait forcée de sauter. En même temps il fit construire des ponts-levis qu'on pouvait à volonté abaisser ou relever, et qui devaient servir pour la retraite des Chinois, en cas d'attaque.
Plus d'un mois se passa pendant qu'on faisait ces préparatifs de part et d'autre. Chacune des deux armées se tenait sur ses gardes, mais évitait d'attaquer son adversaire. Enfin Kabardantès crut le moment favorable.
—A quelle sauce te mangerai-je? cria-t-il à Pierrot.
—A l'huile, répondit celui-ci.
A ce souvenir, l'empereur des îles Inconnues fut transporté de fureur et donna le signal du combat. Quatre cent mille Tartares à cheval (car les autres avaient péri de fatigue ou sous les coups de Pierrot) s'ébranlèrent en même temps et coururent au grand galop sur l'esplanade qu'ils avaient construite. C'était un spectacle admirable et grandiose: tous ces chevaux galopant ensemble sur une profondeur extraordinaire, et ces cavaliers tenant la lance en arrêt et poussant des cris affreux, jetèrent la terreur dans l'âme des Chinois. Pierrot s'en aperçut et donna le signal de la retraite. Ils se retirèrent en bon ordre au moyen des ponts-levis, poursuivis de près par la cavalerie tartare, qui, s'échauffant à cette vue, prit le grand galop et arriva juste au moment où le dernier soldat chinois ayant passé, on commençait à lever les ponts-levis.
Aucun Tartare ne soupçonnait le piége, Pierrot ayant caché ses travaux au moyen de palissades qui étaient dressées sur la muraille, et qui semblaient n'avoir pour but que d'abriter la poltronnerie des Chinois. Le jour de la bataille, il avait fait abattre ces palissades, qui furent jetées dans le fossé antérieur. Aussi les Tartares furent bien étonnés lorsque, arrivant sur la plate-forme de la muraille, ils entendirent la voix moqueuse de Pierrot leur crier: