A ces mots elle disparut.
Pierrot, impatient de retrouver et de venger Rosine, brûlait de finir la guerre dans une bataille. Il connaissait trop bien la fée pour craindre qu'on fît aucun mal à sa fiancée pendant son absence; mais il avait peur qu'elle s'ennuyât d'être ainsi enfermée, qu'elle devînt triste, qu'elle tombât malade; il avait peur de tout, le pauvre Pierrot, quand il s'agissait d'elle. Et il avait bien raison, car s'il y a jamais eu quelque chose de beau, de doux, d'aimable et de gracieux sous le soleil, croyez que c'est la belle Rosine. Je ne lui ai connu qu'un défaut: c'est un petit grain de caprice; mais ce grain était si petit, si difficile à découvrir, et se cachait si vite, qu'on n'avait pas le temps de l'apercevoir. Toutefois, c'est par là qu'elle touchait à l'humaine nature. Vous le savez, mes amis, rien n'est parfait en ce monde. Telle qu'elle était, Pierrot aurait donné l'empire de la Chine, des deux Mongolies et de la presqu'île de Corée pour pouvoir presser sur son coeur une de ses pantoufles. Ceux qui n'approuveront pas la folie de Pierrot feront bien de s'aller pendre; ils ne sont pas dignes de vivre.
Cependant Kabardantès était guéri. Ses brûlures ne lui avaient laissé qu'un tic affreux qui le rendait encore plus repoussant. Le nerf zygomatique s'était resserré et comme replié sur lui-même, et le malheureux prince, pour rendre à ses mâchoires leur ancienne élasticité, faisait d'épouvantables efforts qui mettaient en fuite tous les assistants. A cela et à quelques coliques près, dont il était brusquement saisi lorsque par mégarde il avalait un potage trop chaud, il dormait, mangeait et digérait fort bien. La première fois qu'il se brûla de nouveau en avalant sa soupe, il saisit le maître d'hôtel et le jeta la tête la première dans une immense chaudière où cuisait le dîner des cinq cent mille Tartares. A la fin du repas, on retrouva les braies de ce pauvre homme. Comme ces braies étaient en caoutchouc, la dent des Tartares eux-mêmes n'avait pu les entamer. On chanta un De profundis au lieu de dire les grâces comme à l'ordinaire, et il n'en fut plus question.
Le lendemain, le nouveau maître d'hôtel, craignant le même sort, ne servit qu'un dîner de viandes froides. Kabardantès se mit dans une colère furieuse:
—Viens ici! lui cria-t-il.
Au lieu d'obéir, le pauvre cuisinier courut à la porte pour se sauver, mais il n'en eut pas le temps.
L'empereur lui lança une javeline qui le perça de part en part et s'enfonça dans la muraille, où elle resta fixée. Tout le monde applaudit à ce trait d'adresse, et s'enfuit, de peur d'un nouvel accident. Enfin Kabardantès trouva un maître d'hôtel à sa guise. C'était un Tartare intrépide, d'une naissance illustre, et fort estimé dans toute l'armée, mais qui ne s'était jamais mêlé de cuisine. Le premier jour qu'il entra en fonction, Kabardantès remarqua qu'il se tenait toujours derrière son fauteuil. Il lui demanda le motif de cette réserve. Le Tartare répondit d'abord que c'était le devoir de sa charge; puis, comme le prince insistait, il tira sa dague, et déclara fièrement que si le dîner avait été mauvais, il aurait, sans attendre plus longtemps, coupé la tête à Kabardantès pour éviter le sort de ses prédécesseurs.
—Ta hardiesse me plaît, dit l'empereur; mais, pour que je puisse dîner en paix, il ne faut pas que j'aie derrière moi un homme toujours prêt à me couper le cou. Laisse là tes fonctions et rentre dans l'armée. Je te fais mon lieutenant principal.
Tout le monde admira et loua tout haut la grandeur d'âme de Kabardantès, et tout bas l'heureuse hardiesse du maître d'hôtel. Celui-ci devint aussitôt le ministre et le favori de son maître. Cette histoire, qui est très-véridique puisqu'elle sort de la bouche du vieil Alcofribas, a suggéré à ce sage enchanteur la réflexion suivante:
«Que, dans toutes les situations de la vie, le courage et la franchise sont encore les meilleurs moyens de sortir d'embarras. On ne ment jamais que par lâcheté, et le lâche n'inspire à personne ni estime ni intérêt.»