—Qu'allons-nous faire? disaient les généraux. Si le grand connétable nous quitte, nous sommes perdus: les Tartares vont revenir en force; en une heure, tout sera fini.
Des officiers la nouvelle passa aux soldats: leur joie se changea en un profond accablement. Ceux qui ne craignaient rien sous les ordres de Pierrot craignaient tout sous le commandement d'Horribilis. On s'assembla d'abord sous les tentes, puis dans la grande place du camp; on résolut de ne pas obéir, de garder Pierrot malgré lui, de renvoyer Horribilis, et, s'il le fallait, de proclamer Pierrot roi de la Chine. De tous côtés s'éleva le cri de Vive le roi! Vive Pierrot Ier! A mort Horribilis! A bas Vantripan et toute sa dynastie!
A ces cris, Horribilis se cacha sous un tapis avec Tristemplète et attendit l'événement. Il n'attendit pas longtemps: Pierrot sortit de sa tente et s'avança dans la foule. Tout le monde s'écria: Vive Pierrot! Il fit signe de la main qu'il allait parler: tout le monde fit silence.
—Amis, dit-il, que signifient ce tumulte et ces acclamations? J'entends que quelques séditieux veulent désobéir au roi et me garder malgré moi même! Est-ce ainsi que vous obéissez aux lois de la patrie et au grand roi Vantripan? Il a plu au roi de me donner le commandement de son armée, j'ai obéi; nous avons combattu et vaincu ensemble, je ne l'oublierai jamais; mais le salut de la patrie ne tient pas à un homme. Sous le prince Horribilis, vous vaincrez l'ennemi, comme vous l'avez vaincu avec moi. Voulez-vous, en désobéissant au roi, allumer une guerre civile, quand la guerre étrangère est à peine terminée? Retournez à vos tentes, et attendez-y les ordres du prince. Pour moi, je pars.
Je regrette de rendre si mal le discours de Pierrot. Il y a ici une petite lacune bien regrettable dans le texte du vieil Alcofribas. Les rats ont mangé le manuscrit, de sorte que j'ai pu à peine en déchiffrer quelques lignes que je vous donne sans ordre et sans suite; mais croyez, mes amis, que ce discours fut rempli de la plus profonde éloquence; car, sur-le-champ, chaque soldat rentra dans sa tente en poussant une dernière acclamation en signe d'adieu, et Pierrot partit sans résistance après avoir remis le commandement à Horribilis.
—Ah! je respire enfin, s'écria celui-ci en recevant le cachet royal, qui était le signe de l'autorité de Pierrot; je n'aurai plus sans cesse sous les yeux ce rival détesté. C'est maintenant, mon brave Tristemplète, que je vais me couvrir de gloire à mon tour et poursuivre l'ennemi jusque dans sa capitale.
Laissons-le se bercer de ces espérances. Avant peu nous verrons les tristes effets de sa jalousie et le danger dans lequel il mit toute l'armée par sa lâcheté. Suivons maintenant Pierrot.
Il était partagé entre deux sentiments contraires: la tristesse d'être enlevé à ses soldats au moment de recueillir le fruit de sa victoire, et la joie de recouvrer sa liberté et de pouvoir venger et sauver Rosine de ses ennemis. Pour dire la vérité, cette dernière impression était si forte chez lui qu'il courait au galop en chantant sur la route de Pékin, et que les passants le croyaient à moitié fou. Ils n'avaient pas tort: au fond de l'amour, n'y a-t-il pas toujours un grain de folie?
Voyons maintenant ce qui se passait à la cour du grand roi Vantripan. Si vous le voulez, nous remettrons ce récit au chapitre suivant. Je me suis un peu essoufflé en courant à la suite de Pierrot sur le grand chemin, et je vais me reposer. Suivez mon exemple.