V

CINQUIÈME AVENTURE DE PIERROT

COMBAT DE PIERROT CONTRE BELZÉBUTH ET LES ESPRITS INFERNAUX

I

«Il y a, dit le vieil Alcofribas en commençant le cinquième livre de l'histoire de Pierrot, quelque chose qui va plus vite que le vol de l'hirondelle, plus vite qu'une locomotive lancée à toute vapeur, plus vite que le vent qui passe sur la montagne et qui au même instant rase déjà la plaine, plus vite que la lumière du soleil qui parcourt quatre-vingt mille lieues par seconde; c'est la pensée de l'homme. Pierrot galopait plus vite que ne court la locomotive et que ne vole l'hirondelle, mais sa pensée galopait encore devant lui.»

Le sage enchanteur entend par là que notre ami Pierrot était fort pressé d'arriver et qu'il ne s'arrêtait guère à considérer à droite ou à gauche les objets qui se trouvaient sur la route. Horribilis l'avait bien prévu, et c'était pour forcer Pierrot de quitter le commandement de l'armée qu'il avait fait enlever et transporter la belle Rosine et sa mère dans la forteresse invisible, gardée par les esprits infernaux. Cependant Pierrot, tout en enrageant de ce délai, crut de son devoir de se rendre aux ordres de Vantripan et de lui dire l'état des affaires sur la frontière, et sa dernière victoire sur les Tartares. Fendlair, aussi infatigable que lui, courait comme si le salut du monde eût dépendu de sa vitesse. Enfin Pierrot arriva, et tout botté, tout éperonné se présenta devant Vantripan.

Le moment n'était pas favorable. Ce grand roi, ayant mangé trop de melon, avait mal digéré et se trouvait de fort mauvaise humeur. Aussi fit-il une vilaine grimace quand on annonça l'arrivée du grand connétable.

—Ah! ah! dit-il, le voilà donc, ce rebelle. Qu'il entre.

—Sire, dit Pierrot en entrant, que Votre Majesté me pardonne ma hardiesse, je ne suis pas un rebelle.

—Qu'es-tu donc, drôle? Tu abuses de mes bontés; tu te glisses à ma cour; je te fais grand connétable, grand amiral, premier ministre, je te donne mon sceau royal, je te délègue mon autorité suprême, et j'apprends que de toutes parts on se plaint de toi, que tu opprimes mes sujets, que tu jettes mes officiers en prison, que tu fuis devant les Tartares, que tu n'oses livrer bataille, que tu déshonores mes armes et la gloire de mon empire! Enfin, pour comble d'audace et d'insolence, tu oses te révolter contre ton prince, tu payes des soldats séditieux pour qu'ils te proclament roi! Est-ce la conduite d'un sujet fidèle ou révolté? Réponds.