En parlant, ce grand roi s'échauffait et s'enhardissait peu à peu jusqu'à insulter Pierrot. Les courtisans, qui connaissaient le caractère fier et peu endurant de celui-ci, commencèrent à trembler et à regarder du côté de la porte, s'attendant à quelque scène violente. Ils se trompaient. Pierrot répondit avec beaucoup de sang-froid:

—Oserai-je demander à Votre Majesté de qui elle a reçu des renseignements si authentiques sur mon administration?

—Et de qui, répliqua Vantripan qui se méprit au sang-froid de Pierrot et crut qu'il avait peur, et de qui, si ce n'est du seul de mes sujets qui soit assez fidèle et courageux pour oser te dénoncer à moi et braver ta vengeance?

—Quel est ce sujet si fidèle et si courageux? demanda pour la seconde fois Pierrot.

Vantripan s'aperçut qu'il était allé trop loin et que Pierrot commençait à s'échauffer. Il eût bien voulu rattraper ses paroles et les renfoncer au fond de son gosier; mais «une parole échappée, dit très-bien le vieil Alcofribas, est comme une hirondelle qu'on met en liberté, elle ne revient jamais vers celui qui l'a lâchée.» Enfin il répondit avec quelque embarras:

—C'est Horribilis qui m'a découvert tous ces abus.

—Sire, dit Pierrot, que le prince Horribilis rende grâce à l'honneur qu'il a d'être de votre sang et l'héritier de votre couronne. Je ne supporterais pas aussi aisément d'un autre de pareilles calomnies. Qu'on produise des témoins contre moi, et je me justifierai.

—Des témoins, des témoins! dit Vantripan embarrassé, cela est bien facile à dire. N'en a pas qui veut, des témoins.

—J'en ai, moi, Majesté, dit Pierrot.

Et il rendit compte de son administration d'une manière si claire, si précise et si éloquente, que toute la cour était dans l'admiration, et le pauvre Vantripan dans la stupeur. Mais quand Pierrot termina son récit en annonçant la fuite des Tartares que le roi ignorait encore, ce fut un concert d'acclamations. Le gros Vantripan se leva lui-même, et l'embrassant, le fit asseoir à côté de lui.