—Jusqu'à l'impossible, oui, marraine.

—Va donc, dit-elle; je te transmets la puissance que le divin Salomon, mon père, m'a donné de voir, d'entendre et de lutter à forces égales contre les mauvais génies.

A ces mots, elle prononça des paroles magiques dont Pierrot ne comprit pas le sens, mais dont il sentit aussitôt l'efficacité. Il lui semblait ne plus toucher la terre et ne plus rien avoir de commun avec l'espèce humaine. Il n'avait plus ni faim, ni soif, ni sommeil, ni fatigue: il était comme une des puissances de l'air. La fée Aurore jouissait de son ouvrage.

—Va, lui dit-elle; tu as combattu pour la justice, c'est-à-dire pour Dieu même. Va combattre maintenant pour ta fiancée: Dieu et ta dame, c'est la devise des anciens chevaliers.

Pierrot n'eut pas le temps de répondre: elle avait disparu.

Si l'on me demande pourquoi la fée Aurore, qui était si puissante, si bonne et si aimée des malheureux, n'avait point délivré elle-même la pauvre Rosine, et pourquoi elle laissait courir à Pierrot seul les chances d'une si périlleuse aventure, je vous dirai, mes amis, que je n'en sais rien, et qu'apparemment cela devait être, puisque cela était; ensuite je vous traduirai la réponse du vieil Alcofribas à cette objection.

«Arrière, s'écrie-t-il, ceux qui n'aiment que le bonheur sans fatigue! Arrière ceux qui veulent que les alouettes tombent rôties dans leur bouche! Arrière les paresseux et les lâches, car ceux-là pourront bien goûter un instant les joies fugitives des sens, mais ils ne toucheront jamais aux fruits immortels de la félicité, qui est le partage des âmes sublimes. Qui n'a pas semé ne récoltera pas.»

Voyez, mes amis, si vous voulez vous contenter de cette raison; pour moi, je la trouve excellente, et n'en veux pas chercher d'autre.

Pierrot, resté seul, fit trois ou quatre fois le tour de l'enceinte du château, comme un lion qui cherche la porte d'une bergerie, mais il ne trouva aucun moyen de tenter l'escalade de force. S'il n'avait eu affaire qu'à des hommes, il aurait tenté l'aventure, et, grâce au présent de la fée Aurore, il en serait sorti, sans aucun doute, avec succès; mais il savait bien que les démons, qui disposaient d'armes aussi puissantes que les siennes, et qui faisaient bonne garde, viendraient aisément à bout de lui, grâce à leur nombre. Il résolut d'essayer la ruse.

Il prit un manteau de couleur sombre et percé d'autant de trous qu'une vieille écumoire; il se coiffa d'un chapeau de pèlerin, et, s'appuyant sur un grand bâton, il frappa à la porte du château.