A ce bruit le portier vint à la grille, et, regardant Pierrot, qui avait l'air d'un vieillard cassé par les années, il se mit à rire.
—Passe ton chemin, lui cria-t-il à travers les barreaux, et ne viens pas nous importuner.
—Hélas! seigneur, dit Pierrot d'une voix tremblante, faites l'aumône au pauvre pèlerin: je n'ai plus que quelques jours à vivre.
Le diable a des vices, comme le fait très-bien observer M. Victor Hugo, c'est ce qui le perd. A ces mots: Je n'ai plus que quelques jours à vivre, le portier crut l'occasion favorable pour entraîner en enfer une âme de plus, et recevoir la gratification que Satan promet à ceux qui lui amènent une victime. Il tira de sa ceinture un trousseau de clefs et s'empressa d'ouvrir la porte. Pierrot, riant sous cape, entra lentement, comme s'il avait eu peine à se traîner, et demanda l'hospitalité. Justement c'était un vendredi, et le diable, qui dînait d'un excellent jambon de Mayence et d'un bon pâté froid, trouva plaisant de faire commettre à son hôte un péché mortel dès son entrée dans le château. Il offrit donc un siége à Pierrot et la moitié de son dîner. Pierrot comprit la ruse et sourit. Il s'assit sur un banc de bois près de la table (car si les portiers font bonne chère, ils sont en général assez mal logés, même en enfer) et coupa une tranche de jambon. Le diable le regardait avec des yeux brûlants de convoitise. Il croyait déjà tenir sa victime, mais il avait affaire à plus fort que lui.
Au moment où Pierrot allait porter le jambon à sa bouche, il poussa vivement du coude la bouteille de vin muscat qui était entre son hôte et lui: elle tomba à terre et se brisa en plusieurs morceaux. Le portier, alarmé, se baissa pour en ramasser les précieux restes, et Pierrot, profitant de ce qu'il était occupé et ne pouvait le voir, cacha subtilement la tranche de jambon dans son manteau et la remplaça par un énorme morceau de pain qui lui remplissait la bouche et lui gonflait les joues.
—Quel maladroit vous êtes! dit le portier en colère, voilà tout ce vin perdu: un muscat délicieux que j'avais justement volé hier au sommelier; je n'en ai plus que deux bouteilles, encore faut-il que j'aille les chercher à la cave.
—Excusez-moi, dit Pierrot la bouche pleine, ma main tremble de vieillesse, et je regrette bien plus que vous ce triste accident.
—Attendez-moi un instant, dit le gardien, qui ne soupçonna pas la ruse, je vais chercher du vin; continuez de manger.
Aussitôt il sortit, et Pierrot, saisissant prestement le jambon tout entier, le jeta au chien du portier, qui le dévora en un clin d'oeil. Comme il finissait ce repas, le gardien rentra.
—Eh bien! où est le jambon? dit-il.