—Ah! dit Pierrot qui reconnut l'effet des soins de la fée Aurore.

—Cela fait pitié, dit le marmiton, de voir l'ennui que causent ici ces péronnelles.

A ce mot, Pierrot ne put se contenir et lui fit tomber les pincettes, rougies au feu, sur le pied. La corne du pauvre diable en fut brûlée et son poil roussi.

—Ah! gredin, dit le marmiton, et moi qui te traitais en ami!

Aussitôt, saisissant une broche, il se jeta sur Pierrot; celui-ci, plus leste, prit une casserole pleine d'eau bouillante et l'en coiffa. Le marmiton poussa des cris affreux et tous ses camarades accoururent; mais comme les diables entre eux n'ont point de pitié, ils éclatèrent de rire en le voyant la tête prise sous la casserole que Pierrot maintenait de force, tout en évitant les coups de broche. Enfin Pierrot l'ayant désarmé, consentit à ôter sa casserole; mais le marmiton, furieux, tira son couteau de cuisine, large et tranchant, et voulut le plonger dans le ventre de son ennemi. A cette vue, Pierrot saisit un tison brûlant et l'approcha des oreilles du malheureux diable, qui, comme tous ses confrères, les avait longues et velues. Ce fut un incendie après un déluge. Le diable jeta de désespoir son couteau sur Pierrot qui l'évita. Le couteau alla percer le ventre du maître d'hôtel, qui regardait cette scène en riant toujours. Aussitôt il s'affaissa sur lui-même en retenant, avec ses deux mains, ses entrailles qui s'échappaient. Le combat devint alors terrible. Le marmiton, toujours plus exaspéré, prit le pilon de marbre qui servait à broyer les purées et se jeta tête baissée sur Pierrot. Celui-ci, toujours de sang-froid, l'évita encore; le pilon et celui qui le portait allèrent donner dans la poitrine du chef des marmitons qui tomba renversé et sans connaissance. Peu à peu la mêlée devint générale, et les coups tombèrent si dru et si menu sur tous les assistants, qu'on ne savait plus auquel entendre ni qui l'on allait frapper, ami ou ennemi.

Cependant, Pierrot, auteur de tout ce tapage, avait saisi à deux mains un tronc d'arbre arrondi sur lequel on hachait les damnés, et, le faisant tournoyer autour de sa tête, à chaque coup il abattait un des diables. Peu à peu tous s'écartèrent de lui et allèrent plus loin continuer le combat. Pierrot, profitant de l'occasion, gagna la porte, et prenant des mains du marmiton évanoui les clefs de la tour et de l'appartement de Rosine, il y courut sans s'inquiéter si on le poursuivait ou non.

Aussitôt qu'il fut parti, tout s'expliqua. On se demanda qui était cet étranger, cet intrus, cause d'un si effroyable désordre. Le diable qui commandait en chef le poste placé dans la tour la plus voisine prit des informations, courut à la loge du portier, qui, toujours enfermé dans sa huche, où le sceau de Salomon le tenait cloué jusqu'à la fin des temps, conta piteusement son histoire. On courut sur les traces de Pierrot, et l'on arriva juste au moment où il retirait en dedans la clef de la tour, fermait la porte et montait à l'appartement qu'occupaient Rosine et sa mère. Les diables essayèrent d'enfoncer la porte, mais inutilement. Elle était faite d'un métal choisi par Satan lui-même, et dont la solidité était aussi supérieure à celle du diamant que celle du diamant est supérieure à celle du verre de vitre. Restait la serrure, mais les esprits infernaux qui montaient la garde n'étaient que de pauvres diables, peu versés dans les sciences, et qui ne connaissaient rien au secret magique dont elle était fermée. Il fallut attendre l'arrivée de Belzébuth, qui justement, devant dîner en grande compagnie ce jour-là, était allé à la chasse pour gagner de l'appétit. Ce fut la première nouvelle dont on salua son arrivée.

—Bon! dit-il en se frottant la barbe avec un air de satisfaction, l'ennemi est dans la place, il n'en sortira pas. Je le tiens enfin, ce fameux Pierrot qui me brave, ce protégé de la fée Aurore, ma mortelle ennemie. Laissez-le en paix, ajouta-t-il, jusqu'à demain matin. Seulement, faites bonne garde: s'il s'échappe, vous aurez chacun trois cents coups de fouet. A demain les affaires sérieuses. Ce soir, dînons en paix.

En dix secondes Pierrot escalada les deux cents marches au bout desquelles se trouvait le corridor sombre qui conduisait à la chambre des deux prisonnières. Il frappa précipitamment à la porte. Elles crurent entendre un de leurs gardiens et se jetèrent dans les bras l'une de l'autre en frémissant.

—C'est moi, Pierrot, votre ami Pierrot.