—Les oreilles! à moi! dit le démon furieux.
Il allongea brusquement sa lance, qui avait plus de trois cents pieds de long, et voulut en percer Pierrot; mais celui-ci, qui était sur ses gardes, saisit la hampe de la lance près du fer et la tira brusquement à lui. Du côté de l'intérieur du château, le rempart n'avait pas de parapet. Le pauvre démon suivit malgré lui sa lance jusqu'à moitié chemin, et là, lâcha prise. Il tomba sur le pavé de la cour et se brisa les reins. A ses cris effroyables, ses camarades accoururent, le chargèrent sur une civière et le portèrent à l'hôpital.
Ici l'on me demandera peut-être comment il se fait que les démons, qui sont de purs esprits, ont pu recevoir ou donner des coups de sabre, de lance ou de tout autre instrument tranchant ou contondant. Je vous avoue, mes enfants, que cette question m'a fort embarrassé pendant longtemps, jusqu'à ce que le vieil Alcofribas, qui est vraiment un puits de sagesse, m'ait donné l'explication suivante qu'il tenait lui-même du vieux Milton.
«Les coups que reçoivent les démons, dit-il, ne peuvent jamais être des coups mortels, parce que les démons ne meurent pas; mais ils produisent tous les effets de la mort civile: on enlève les blessés, on les porte à l'hôpital; ils sont hors de combat et ne peuvent plus nuire à leurs adversaires.»
Pierrot demeura sur la plate-forme jusqu'à ce que le ciel, blanchissant, lui annonçât le lever du soleil; il fit sa prière à Dieu, se recommanda à la fée Aurore, et attendit tranquillement, sans crainte ni impatience, l'attaque dont il était menacé. De leur côté, Rosine et sa mère n'avaient pu dormir. Dès que le soleil fut levé, elles allèrent rejoindre Pierrot et lui faire leurs adieux. C'était une scène déchirante, et je vous souhaite, mes amis, de n'en voir jamais de pareille. Pierrot les obligea enfin de redescendre; il craignait pour elles l'émotion trop violente du combat qui se préparait.
Vers huit heures du matin, Belzébuth se leva, encore fatigué de l'orgie de la veille, car il avait passé la nuit presque entière à boire avec ses officiers. Il ceignit son cimeterre, s'arma de pied en cap, et donna enfin le signal de l'attaque.
Les démons étaient réunis dans la cour intérieure du château et sous les armes. L'avant-garde était armée de pics, de pioches et de haches pour enfoncer la porte. Au signal de Belzébuth, six des plus braves s'avancèrent et frappèrent la porte à coups redoublés. Belzébuth avait prononcé les paroles magiques qui la retenaient sur ses gonds. Elle vola en éclats, et les assaillants purent voir derrière ses débris Pierrot armé d'une masse d'armes qu'il avait trouvée abandonnée dans la tour. L'un d'eux s'avança résolûment; mais Pierrot abaissa sa masse et l'assomma d'un seul coup. Le coup fut si violent, que le malheureux démon en fut aplati, et que sa tête rentra dans son cou, son cou dans sa poitrine, et sa poitrine dans son ventre.
A cet aspect, les plus fiers reculèrent. Le second voulut prendre la place de son camarade, mais Pierrot, d'un revers, lui écrasa la cervelle contre le mur. En ce moment, il était armé de la force divine avec laquelle l'archange Michel terrassa Satan. Un pied sur le seuil de la porte, l'autre appuyé sur la première marche de l'escalier de la tour, superbe, les yeux étincelants de courage et de colère, les narines gonflées et frémissantes, il effrayait les plus braves.
—Quoi! dit Belzébuth, un homme seul pourrait nous arrêter!
Et il fit un pas vers Pierrot.