—O ma marraine! s'écria alors Pierrot, venez me voir vaincre ou mourir.

A ces mots, il porta à Belzébuth un coup si épouvantable, que si la tête de celui-ci n'eût pas été garantie par un casque à l'épreuve de tout, excepté de la foudre du Très-Haut, il eût été réduit en poussière. Malgré le casque, il roula tout étourdi dans la poussière. Ses soldats reculèrent épouvantés. La pauvre Rosine, qui de sa fenêtre regardait cet effrayant combat, battit des mains et applaudit au courage de Pierrot. Celui-ci, transporté de joie et d'orgueil, s'élança hors de la tour, renversa à ses pieds une dizaine d'ennemis, se pencha sur Belzébuth, lui arracha son cimeterre, et voulut lui couper la tête.

Au même moment, Belzébuth revenait à lui. Il se pelotonna sur lui-même, et, roulant comme une boule, il échappa au coup que Pierrot lui destinait.

L'ennemi était en fuite. Pierrot rendit grâces au ciel, referma la porte de la tour, la scella avec l'anneau magique de Salomon, et, tranquille désormais de ce côté, remonta sur la plate-forme. Mais le danger n'était point passé; il n'avait que changé de forme.

«Qu'est-ce que nos combats d'homme à homme, dit très-bien Alcofribas en cet endroit, en comparaison de cette lutte sublime d'un seul homme contre les démons. Chez nous, cent mille hommes, tambours battant, enseignes déployées, marchent en ligne contre cent mille hommes. On se bat pendant quelques heures, et, de quelque côté que soit la victoire, le vainqueur fait panser les blessés et traite les prisonniers avec humanité: l'homme a affaire à l'homme. Le malheureux Pierrot se voyait seul, abandonné, contre tout l'enfer réuni. S'il tombait entre les mains de ses ennemis, il savait quelles tortures lui étaient destinées. Rien ne pourrait fléchir Belzébuth, l'éternel ennemi de sa race. Il le savait, et il ne trembla pas, il ne recula pas. Quand la terre et l'enfer eussent été ligués contre lui, seul il eût fait face à tout. Son courage croissait avec le danger; il ne sentait plus ni la peur, ni les défaillances des autres hommes. Celui qui défend la justice, pensait-il, est invincible. Armé d'une conscience pure, il allait au combat. Quel que fût l'ennemi, il était sûr de vaincre.»

O mes amis! retenez bien ces paroles du vieil Alcofribas. Quel que soit l'ennemi, si votre cause est juste, avancez et frappez: la victoire est à vous.

Peut-être croyez-vous que Pierrot était inquiet ou malheureux dans une lutte si inégale contre toutes les puissances de l'enfer? Vous vous trompez. Pierrot était le plus heureux des hommes. Il jouissait du bonheur infini de donner sa vie pour ce qu'il aimait par-dessus toutes choses: verser son sang pour Rosine, et sous ses yeux, était un bonheur supérieur à tout ce qu'il avait rêvé. Heureux celui qui meurt pour ce qu'il aime! Son âme est animée d'un principe divin. Plus heureux encore celui à qui l'amour inspire des actions héroïques. Il est comme ces vases consacrés où le prêtre boit le sang de Dieu même, et que l'homme pieux honore parce qu'ils ont retenu quelque chose du passage de la Divinité.

II

Le combat à l'entrée de la tour n'avait duré au plus que dix minutes. C'était plutôt une escarmouche qu'une bataille décisive. Pierrot le sentit bien, et, sans s'arrêter à recevoir les félicitations de Rosine et de sa mère, il attendit en silence et les bras croisés un nouvel assaut.

Les diables allèrent chercher des échelles qu'ils appuyèrent contre le mur de la tour, et commencèrent à monter. Là, il ne s'agissait plus, comme avec les Tartares, de renverser l'assaillant dans le fossé, car les échelles, douées par Belzébuth lui-même d'un pouvoir magique, s'incrustaient dans le mur de manière à ne pouvoir en être séparées. Jusque-là les diables avaient combattu Pierrot à armes égales. Le pouvoir dont la fée Aurore avait investi son filleul le mettait à l'abri de tous les enchantements. Sans cette précaution, dès son entrée dans le château, le pauvre Pierrot, malgré son courage et sa présence d'esprit, eût été victime des esprits infernaux.