A ces mots elle lui tendit la main, que Pierrot baisa avec respect, et se détourna pour lui cacher ses larmes. Pierrot sortit tout troublé, et alla rejoindre son nouvel ami Tristemplète. En un instant ils furent à cheval, et, dans le temps qu'une religieuse mettrait à dire: Jesu, Maria, ils se trouvèrent au camp des Chinois. Tristemplète ne voyageait jamais autrement.
Dès son arrivée, Pierrot entendit des cris affreux et comprit que le combat était engagé. Il y courut plein d'ardeur. Il était temps.
Toutes ces choses que je viens de vous conter si longuement, je veux dire le combat de Pierrot contre les diables dans le château de Belzébuth; sa délivrance par Tristemplète; l'audience de Vantripan; l'entrevue avec Bandoline et le voyage au camp des Chinois, s'étaient, grâce aux moyens de transport de Tristemplète, passées en moins de deux heures. Nous parlons beaucoup de nos chemins de fer, et nous sommes très-fiers de faire dix ou douze lieues à l'heure, tandis que nos pères se transportaient en un clin d'oeil d'un bout de la Chine à l'autre, et vous saurez qu'entre ces deux bouts il n'y a pas moins de sept cents lieues. Nous sommes des enfants qui ont mis le pied dans les bottes de leur père, et qui, pour cela, se croient déjà des hommes. Que de progrès nous avons à faire avant de retrouver seulement la moitié des sciences qui étaient vulgaires au temps d'Abraham et des mages de l'antique Chaldée!
Nous avons laissé Horribilis et les Chinois fort en peine derrière leur grande muraille. Ils ne furent sauvés d'une destruction complète que par la lassitude des Tartares, qui demandèrent un peu de repos à Kabardantès. Celui-ci, sûr du lendemain, l'accorda volontiers. Le matin, vers onze heures, après un bon déjeuner, il sortit de sa tente, et, sans s'amuser à faire un long discours à ses soldats, il leur montra la muraille:
—C'est là, dit-il, qu'il faut aller. Marchons avec confiance, Pierrot n'y est pas.
A ces mots, il partit le premier, et, donnant l'exemple à tous, dressa contre la muraille une immense échelle. Tous les Tartares le suivirent, et en quelques minutes parurent sur le parapet.
Horribilis, au lieu de s'occuper du salut de l'armée, n'avait pensé qu'au sien propre. Il faisait préparer des relais de chevaux frais pour lui et sa suite. Les généraux, laissés sans ordres et incapables de se tirer d'affaire eux-mêmes, songeaient aussi à la retraite ou plutôt à la fuite; et le gros de l'armée, saisi d'une terreur panique, n'attendait que l'apparition du premier soldat tartare pour s'enfuir.
Lorsque Kabardantès, debout sur la muraille, poussa son cri de guerre et fondit sur eux, ce fut à qui tournerait le dos le premier. Ses Tartares se jetèrent sur les fuyards le sabre en main, en taillèrent, percèrent et en prirent plusieurs milliers. Le reste, tout en fuyant, poussait des cris affreux. C'est à ce moment que Pierrot arriva sur le champ de bataille.
Je ne sais si vous avez lu, mais, à coup sûr, vous lirez un jour l'Iliade. Vous verrez comment l'invincible Achille, seul et sans armes, en poussant son cri de guerre, arrêta, aux portes du camp des Grecs, les Troyens victorieux. Le son de cette voix terrible porta l'épouvante dans l'âme d'Hector lui-même. Pierrot, qui dans son genre valait bien Achille et peut-être Roland, ne s'y prit pas autrement que ce fameux héros pour faire reculer les Tartares victorieux.
—En avant! cria-t-il d'une voix qui fut entendue des deux armées.