A cette voix si connue, les Chinois s'arrêtèrent sur-le-champ, et, voyant Pierrot, firent face à l'ennemi.
—En avant! cria une seconde fois Pierrot.
A ce second cri, les Chinois se jetèrent sur les Tartares, qui soutinrent le choc de pied ferme.
—En avant! cria une troisième fois Pierrot, et il se précipita dans les rangs des Tartares.
A cette vue, à ce cri, tous s'enfuirent. Kabardantès lui-même n'osa attendre son adversaire. Ils se précipitèrent du haut des murs dans les fossés, ils rompirent les échelles sous leur poids, et ne se crurent en sûreté (ceux du moins qui ne s'étaient en sautant rompu ni bras ni jambe) que lorsqu'ils eurent mis la grande muraille entre eux et Pierrot.
Celui-ci ne s'arrêta point à massacrer quelques traînards qui n'avaient pu rejoindre assez vite le gros de l'armée. Il rangea sur-le-champ les Chinois en bataille, et, poursuivant son succès, il fit ouvrir toutes les portes des tours et se précipita avec les plus braves de l'armée dans le camp des Tartares.
Ici le combat devint vraiment terrible. Les Tartares, un peu remis de leur frayeur panique, se défendirent avec courage. Kabardantès, entouré de ses gardes, faisait de temps en temps une sortie, et, du poids de sa masse d'armes, écrasait, renversait, mutilait tout ce qui s'opposait à lui; mais, à la vue de Pierrot, il rentra dans les rangs de sa garde, qui se serrait autour de lui. Enfin, Pierrot s'élança au milieu des Tartares, abattit à droite et à gauche une centaine de têtes, comme un moissonneur avec sa faucille coupe les épis mûrs, et se trouva face à face avec Kabardantès.
L'empereur des îles Inconnues était brave. Sa force était colossale, et personne encore n'avait osé lui résister; mais à la vue de Pierrot, il pâlit, et se sentit en présence de son maître. Ce n'est pas que Pierrot fût à beaucoup près aussi robuste que lui: Kabardantès l'emportait par la taille et la force; mais il y avait dans le coeur de Pierrot un courage si indomptable, et qui prenait sa source dans une âme si ferme et si sûre d'elle-même, que ses yeux mêmes jetaient des éclairs dans la bataille. Pas un homme n'en pouvait soutenir la vue. Il regarda Kabardantès, qui se précipita sur lui tête baissée.
Pierrot l'attendit de pied ferme. La massue de Kabardantès allait tomber sur sa tête; d'un coup de sabre il la coupa en deux morceaux. Le tronçon seul resta dans la main du géant. A son tour, Pierrot frappa sur la tête de son ennemi un coup si terrible que le casque de Kabardantès fut coupé en deux parts qui tombèrent à terre. Il redoubla, mais le crâne du géant était invulnérable; seulement, il fut étourdi de ces deux coups si violents et étendit les bras en avant comme un homme qui va tomber.
A cette vue, les deux armées s'arrêtèrent d'elles-mêmes, attendant la fin du combat pour obéir au vainqueur. O mes enfants, Dieu vous préserve d'assister à un pareil spectacle! Qu'il est imposant, mais qu'il est terrible! La vie de deux hommes et le destin de deux grands empires dépendaient en ce moment d'un coup de sabre. Pierrot, ayant affaire à un ennemi invulnérable, avait un grand désavantage; il le savait, et ne se découragea point. Celui qui avait combattu, sans pâlir, Belzébuth et toute la troupe des démons, ne pouvait pas reculer devant un homme. Quand il vit que son sabre ne pouvait rien contre la peau de Kabardantès, plus impénétrable que douze écailles d'un crocodile, il chercha quelque arme nouvelle.