Si le géant eût été moins fort, Pierrot l'aurait étouffé dans ses bras, mais il n'y fallait pas songer. Il fit trois pas en arrière, et saisissant à deux mains un rocher énorme, il voulut le lancer sur Kabardantès pour l'écraser en détail, puisqu'il ne pouvait le blesser.

Au même moment, celui-ci revenait de son étourdissement; il comprit le dessein de Pierrot, et, tirant son cimeterre, il s'élança sur lui. Ce cimeterre lui avait été donné par sa mère, la sorcière Vautrika, et sa lame, forgée par les esprits infernaux, était d'une trempe si fine que rien ne pouvait lui résister. Il en asséna un coup furieux sur Pierrot; celui-ci, agile comme une hirondelle, évita le cimeterre qui retomba sur le tronc d'un chêne gigantesque. Le chêne fut coupé en deux avec la même précision qu'un poil de barbe par le rasoir d'un barbier. Il tomba avec un grand bruit et écrasa, dans sa chute, plus de cinquante soldats des deux armées.

A cette vue, tout le monde s'écarta pour faire place aux deux combattants.

Pierrot sentit que si le combat se prolongeait, son adversaire, plus robuste, mieux armé et invulnérable, finirait par le vaincre.

Il prit alors à deux mains le rocher dont nous avons parlé, et le jeta de toute sa force dans la poitrine du géant. Celui-ci chancela sur sa base et vomit des flots de sang. En même temps, Pierrot remarqua une chose singulière, c'est que le sang coulait non-seulement de ses lèvres, mais de sa poitrine.

Il en conclut qu'à cet endroit Kabardantès n'était pas invulnérable, et prit son parti sur-le-champ.

Il arracha des mains d'un Tartare stupéfait, une longue lance, et l'enfonça dans le creux de la poitrine du géant. La lance pénétra jusqu'au coeur, et Kabardantès tomba mort.

Tous les spectateurs, qui jusque-là, dans les deux armées, avaient tressailli de crainte et d'espérance, commencèrent à respirer: quel que fût le vainqueur, on sentait bien que sa victoire décidait de tout. Je n'oserais dire si la mort de Kabardantès excita de grands regrets chez les Tartares; ce qui est certain, c'est que les Chinois poussèrent un long cri de joie en voyant leur ennemi à terre.

—Victoire et longue vie à Pierrot! s'écrièrent-ils de toutes parts.

Le général tartare Trautmanchkof prit le commandement de ses compatriotes et demanda une trêve pour ensevelir l'empereur défunt. Pierrot l'accorda sur-le-champ, fit l'éloge de son courage, et ajouta gracieusement qu'il ne dépendait que des Tartares de changer cette courte trêve en une longue et solide paix.