—Pierrot, dit la belle Bandoline, vous m'offrez toujours ce que je ne vous demande pas. Que m'importe que vous traversiez les mers à la nage? Il n'y a pas de mer d'ici à la capitale de mon père, et s'il y en avait, je trouverais bien plus commode de m'embarquer sur un beau vaisseau monté par des matelots habiles. Ce que je veux, c'est que vous conduisiez cette armée au secours de mon père Vantripan.

—Eh bien! dit Pierrot découragé, parlez-leur vous-même.

La belle Bandoline leur fit un discours magnifique où elle rappela les exploits de leurs aïeux; elle leur parla du danger de la patrie, de leurs femmes, de leurs enfants, et leur vanta la gloire de rétablir sur son trône le monarque légitime.

Mais les Chinois firent la sourde oreille.

—Partons seuls, dit Bandoline indignée; et, grâce à des chevaux plus rapides que le vent, ils arrivèrent, elle et Pierrot, dix jours après dans la capitale de la Chine, où d'abord ils descendirent de nuit dans une hôtellerie pour prendre langue.

Pantafilando n'avait pas perdu de temps après le départ de Pierrot. Entre autres sages décrets, il avait ordonné que tous les Chinois se lèveraient à six heures du matin et se coucheraient à huit heures du soir, et qu'on raccourcirait de toute la tête tous ceux dont la taille dépassait cinq pieds cinq pouces. Tout le monde avait applaudi à ces deux décrets, excepté, bien entendu, les Chinois de cinq pieds six pouces, qui se tenaient cachés dans leurs caves de peur du bourreau.

Pierrot apprit en même temps que sa tête était mise à prix; mais cette nouvelle ne l'inquiéta pas beaucoup. Il comptait bien la défendre vigoureusement. Le soir même il alla, dans l'obscurité, placarder sur le mur du palais l'affiche suivante:

«Au nom de Sa Majesté éternelle et invincible, Vantripan IV, roi légitime de la Chine, du Tibet, des deux Mongolies, de la presqu'île de Corée et de tous les Chinois bossus ou droits, noirs, jaunes, blancs ou basanés, qu'il a plu au ciel de faire naître entre les monts Koukounoor et les monts Himalaya, Pierrot, général en chef de Sadite Majesté, défie, dans un combat à mort, le géant Pantafilando, empereur des îles Inconnues, soi-disant roi de la Chine.»

Une ancienne loi obligeait les prétendants au trône de la Chine de vider leur querelle en combat singulier, et d'éviter ainsi d'inutiles massacres. Pierrot comprit avec raison que Pantafilando, fier de sa force et de son courage, accepterait le combat.

Dès le matin, Pantafilando aperçut l'affiche, qui était imprimée en lettres gigantesques, et fit annoncer à son de trompe, dans la ville, que Pierrot pouvait se présenter sans crainte dans l'arène, et que le combat aurait lieu à trois heures de l'après-midi. Si le géant succombait, tous les Tartares devaient quitter la Chine; s'il était vainqueur, Bandoline serait le prix de la victoire.