—Ah! dit un vieillard, si celui-là voulait se mettre à notre tête, il nous ferait rendre justice.
—Et si nous prenions les armes nous-mêmes et sans l'attendre? dit un autre.
Jusque-là on avait parlé fort librement; mais, à cette proposition inattendue, on se regarda avec frayeur. Tant qu'il ne s'agissait que de parler, les orateurs ne manquaient pas, non plus qu'en aucun pays; quand il fut question d'agir, un silence morne régna dans l'assemblée. Pierrot, qui était resté jusque-là immobile et silencieux, éleva la voix:
—Bonnes gens de Nankin, dit-il, de qui avez-vous à vous plaindre?
On se tourna vers lui avec étonnement.
—Je ne suis qu'un simple pèlerin, ajouta-t-il, mais je puis, comme un autre, vous dire ce qu'il est convenable de faire. Si vous vous révoltez, vous serez punis; l'impôt sera doublé, et quelques-uns d'entre vous seront empalés; c'est inévitable. Pourquoi ne portez-vous pas vos plaintes au grand connétable qui est à Pékin? Il vous fera rendre justice.
—Oui, dit un bourgeois, il nous renverra au mandarin qui a été si maltraité hier, et celui-ci, qui est l'ami du gouverneur, fera justement, comme vous le disiez tout à l'heure, empaler les plaignants pour l'exemple. Nous connaissons bien les usages de ces grands seigneurs!
Pierrot fut forcé d'avouer qu'il disait vrai.
—Cependant, dit-il, je connais un peu le seigneur Pierrot... de réputation, et il n'est ni injuste, ni avide, ni intéressé.
—Oui, mais il laisse agir ses lieutenants qui le sont. Que nous importe à nous qu'il soit vertueux ou non, s'il ne s'occupe pas du gouvernement?