Ce récit, comme vous pensez bien, ne fut pas fait tout d'une haleine. C'est le résumé des réponses qu'elle fit successivement aux questions de la fée Aurore. Il était aisé de voir que ces questions étaient causées par quelque chose de plus que la curiosité. La bonne fée n'avait que faire d'interroger Rosine sur ce qu'elle savait fort bien en qualité de fée; mais elle voulait la faire parler devant Pierrot, qui, au bout de quelques instants, fut si charmé et saisi d'un si grand respect pour elle, qu'il n'osait ni lui parler ni même la regarder.

Elle termina son récit en disant qu'elle se promenait seule quelques instants auparavant, lorsque le tigre s'était tout à coup précipité sur elle; qu'elle avait fui sans savoir dans quelle direction, et qu'elle aurait sûrement péri sans le courage héroïque de Pierrot (ledit Pierrot se sentit plein d'une fierté sans égale); qu'il lui tardait de rassurer sa mère, et qu'elle priait les deux voyageurs de venir recevoir ses remercîments.

A ces mots, le pauvre Pierrot se tourna vers la fée d'un air si suppliant, et ses yeux la conjurèrent tellement d'accepter l'invitation, que la bonne fée se mit à rire, et feignit d'abord d'hésiter et d'être pressée de continuer sa route.

—O divine marraine! s'écria Pierrot effrayé, cette vallée est si belle, reposons-nous ici quelques instants.

Rosine insista de son côté si gracieusement, que la fée Aurore qui, au fond, ne demandait pas mieux, consentit à les suivre.

La mère de Rosine, qui était loin de se douter du danger qu'avait couru sa fille et du service qu'on lui avait rendu, fut un peu étonnée de l'arrivée des deux étrangers. Elle les reçut néanmoins avec une politesse noble et gracieuse, devinant bien aux manières de la fée, quoique celle-ci fût vêtue d'une manière fort ordinaire, qu'elle avait affaire à une personne de distinction. Elle-même était une femme d'un grand mérite, âgée de quarante ans à peine, et d'une beauté qui, dans sa jeunesse, avait dû être semblable à celle de sa fille, et qui était encore admirable, quoique plus grave et plus imposante. Elle parla à Pierrot avec beaucoup d'effusion du service qu'il venait de lui rendre, et fit une légère réprimande à sa fille pour s'être aventurée dans le bois toute seule.

Celle-ci s'excusa, mais avec douceur et modestie, sur ce qu'il n'y avait jamais eu de tigre dans la forêt, ni à dix lieues à la ronde, et promit de ne plus exposer la tendresse de sa mère à de pareilles alarmes. Après quelques discours de ce genre, la bonne dame servit à ses hôtes un repas très-délicat, dans lequel n'abondaient pas, comme on peut croire, les viandes substantielles et épicées, mais où l'on trouvait tous les fruits du jardin et de la saison. Pierrot, qui avait le coeur gonflé de joie, put à peine manger; quant à la fée, qui ne vivait que du parfum des roses et de la rosée du matin, elle prit quelques fruits par politesse, et, après quelques minutes, tout le monde alla au jardin.

La belle veuve prit plaisir à montrer à ses hôtes ce jardin dans tous ses détails. C'était presque entièrement son oeuvre. Quoiqu'elle ne fût pas assez forte pour le bêcher elle-même, et que d'ailleurs ses autres occupations ne lui en laissassent pas le temps, elle n'aurait voulu laisser à personne le soin de planter, de semer, de greffer, de cueillir. Rosine, beaucoup moins habile, mais déjà aussi zélée que sa mère, ratissait elle-même les allées du jardin et s'occupait du parterre. Un jardinier bêchait les carrés de légumes et tirait l'eau du puits. Par le moyen d'un tuyau de pompe, on arrosait le jardin tout entier sans peine. Pierrot fut si enchanté de tout ce qu'il voyait, qu'il voulut sur-le-champ se mettre à l'oeuvre, bêcher et arroser. Il quitta son sabre, dont la poignée était enrichie de diamants, et se mit au travail avec une ardeur qui fit sourire la fée Aurore.

—Pierrot, dit-elle tout bas, est-ce que tu aurais pour le jardinage une vocation dont tu ne m'as jamais parlé? Tu as eu grand tort, mon ami, car je me serais bien gardée de la contrarier. J'ai cru que tu n'aimais qu'à te battre, à te couvrir de gloire, et à gouverner les peuples et les empires. D'où te viennent ces goûts champêtres?

—Ah! marraine, répondit Pierrot, qu'on est bien ici! que l'air est pur! que le ciel est bleu! que la vallée est verdoyante et magnifique! et qu'il vaut mieux greffer et arroser toute sa vie que de faire empaler les mandarins et dépaler les pauvres diables!