La fée n'eut pas le temps de répondre. Ils entendirent un grand bruit dans le bois, et virent accourir une jeune fille d'environ seize ans, poursuivie par un tigre royal, qui faisait pour l'atteindre des bonds prodigieux.

En apercevant la fée, elle se jeta dans ses bras et lui cria:

—Sauvez-moi!

—Pierrot, dit la fée, c'est le moment de montrer ce que tu sais faire.

Pierrot, qui n'avait pas besoin d'être encouragé, s'élança au-devant du tigre. C'était un magnifique spectacle que celui de ces deux adversaires en face l'un de l'autre: tous deux étaient, l'homme et le tigre, d'une proportion et d'une beauté de formes admirables; tous deux étaient d'une force et d'une agilité incomparables; tous deux étaient puissamment armés, l'un de ses griffes, l'autre d'un sabre damas à poignée d'or incrustée de diamants: leurs yeux étaient étincelants. Des narines du tigre sortaient des étincelles de feu; Pierrot se sentait fier d'avoir quelqu'un à défendre, et de montrer à sa marraine qu'il était digne d'elle.

Le tigre, ramassé sur lui-même comme un chat qui va sauter sur une table, bondit tout à coup et se jeta sur Pierrot; celui-ci le reçut de pied ferme, et sur son sabre qui s'enfonça jusqu'à la garde dans le ventre du tigre. La blessure était grave, mais non pas mortelle. Le tigre tomba à terre sur ses pattes et voulut s'élancer de nouveau; mais Pierrot l'avait prévenu. Prenant son sabre par la pointe, il frappa avec la poignée la tête de son ennemi d'un coup si violent, que la tigre fut assommé, et que sa tête fut aplatie comme une figue sèche. Il expira sur-le-champ.

Pierrot, essuyant sur l'herbe son sabre dégouttant de sang, revint vers la fée Aurore et la trouva occupée à tenir dans ses bras la jeune fille qui s'était évanouie. Pierrot put donc regarder celle-ci fort à l'aise et sans la gêner. Nous allons en profiter pour faire la même chose.

Figurez-vous, mes amis, la plus belle enfant qu'on ait jamais vue. Je suis bien en peine pour vous expliquer sa beauté en détail. Il faut l'avoir vue pour s'en faire une idée: c'était quelque chose de plus semblable à un ange qu'à une personne humaine. Pierrot ne put remarquer d'abord ni son front, ni son nez, ni sa bouche, ni rien, tant il fut ébloui de l'ensemble. Ses cheveux étaient d'un blond cendré admirable comme ceux de la divine Juliette, dont Shakespeare a chanté la beauté et les malheurs. Sa figure était si belle, si intelligente, si attrayante et si douce, qu'on ne pouvait en détacher ses regards. On n'aurait pu dire par quoi elle plaisait. Je crois qu'elle était comme le soleil et qu'elle envoyait des rayons autour d'elle; mais c'étaient des rayons de grâce naturelle et irrésistible. Pierrot sentit, en la voyant, qu'il aurait plus de plaisir à se faire tuer pour elle, même sans qu'elle le sût et sans attendre de récompense, qu'il n'avait jamais espéré d'en avoir en épousant Bandoline et en devenant roi de la Chine.

Après quelques instants, elle rouvrit les yeux, et se trouva appuyée sur les genoux de la fée. Elle la remercia doucement; et tournant ses regards sur Pierrot, elle se souvint du danger d'où il l'avait tirée, et lui sourit d'une manière si ravissante, que le pauvre Pierrot, pour obtenir un second sourire semblable au premier, aurait combattu, non pas un à un, mais tous ensemble, tous les tigres de la création.

La fée Aurore lui fit alors quelques questions auxquelles la jeune fille répondit avec une modestie charmante. Elle dit qu'elle s'appelait Rosine, qu'elle habitait avec sa mère la petite maison qu'on voyait au bout de la prairie; que la prairie même, le bois et la colline appartenaient à sa mère, et que cette petite fortune les faisait vivre heureusement avec quelques domestiques qui cultivaient la terre sous la direction de sa mère; qu'elle avait perdu son père quelques années auparavant, et que sa mère, désespérée de cette perte, était venue s'établir à la campagne; qu'elles y vivaient seules, et d'une vie si paisible que, depuis cinq ans, elles n'étaient pas sorties de cette petite vallée.