—Eh bien, Pierrot, lui dit la fée quand ils furent tous deux à cheval dans la campagne, comprendstu maintenant pourquoi je te disais d'entrer déguisé dans cette ville? Vois-tu, par ce qui t'arrive à toi-même qui peux te défendre, ce qui a dû arriver aux pauvres gens qui sont sans armes, sans force, et, par suite d'une longue oppression, sans courage?

—Vous avez raison en tout, sage marraine, dit Pierrot; ce gouverneur et ce mandarin sont deux coquins abominables dont je suis bien aise d'avoir fait justice.

—Ce n'est rien encore, dit la fée, tu en verras bien d'autres.

—Il n'est pas si agréable que je croyais, dit Pierrot, de gouverner un grand royaume.

La fée sourit. Elle vit que Pierrot commençait à profiter des leçons de l'expérience.

Cependant le soleil dardait sur leurs têtes ses rayons brûlants. Un vent léger soulevait la poussière et aveuglait les voyageurs.

—Arrêtons-nous un instant dans ce bois, dit la fée, et laissons reposer nos chevaux.

Ils s'assirent au plus épais du bois, près d'un ruisseau qui longeait une fort belle prairie. Au bout de cette prairie, et vers le milieu d'une colline dont le ruisseau baignait le pied, était construite une petite maison très-propre et très-jolie; au-devant, dans la cour, étaient plantés deux vieux tilleuls; derrière s'étendait en pente douce, vers le ruisseau, un grand jardin ombragé avec art, non pas à la manière de ces jardins anglais qui ressemblent à des taillis percés au hasard, mais comme ceux de Le Nôtre et des jardiniers français, qui sont, mes amis, croyez-le bien, les seuls jardiniers du globe. Dans ce jardin charmant, on voyait des arbres à fruit le long des carrés de légumes, et le long des murailles, des vignes et des pêchers étaient couverts de fruits. Au fond du jardin s'étendait un grand carré de verdure, et à côté de ce carré un petit parterre planté des plus belles fleurs de la création. Le carré de verdure était bordé de tous côtés par des tilleuls. A quelque distance du jardin paissaient dans la prairie une vingtaine de vaches laitières avec leurs veaux. Ces vaches, qui n'appartenaient ni à la race durham, ni à la race schwytz, ni à aucune race ou sous-race couronnée dans les concours agricoles, étaient pourtant fort propres, grasses et bien nourries. Plus haut, sur la colline, on voyait paître un troupeau de moutons de la plus belle espèce.

Pierrot, du fond du bois, regardait avec plaisir ce doux spectacle.

—Que les habitants de cette maison sont heureux, dit-il; c'est ainsi que je voudrais vivre toujours.