—Pourquoi non? dit Pierrot. Le roi Vantripan m'a bien confié l'administration de la Chine tout entière!
—Et il a donné là une belle preuve de sagesse! Voilà ce grand connétable, ce grand amiral, la terreur des Tartares et le soutien des opprimés, qui, pour une fantaisie, laisse là son amirauté, sa connétablie et le reste, et qui veut semer des haricots et récolter du foin! Voilà tout le royaume à l'abandon, parce que le seigneur Pierrot a été bien accueilli dans une ferme!
—Eh bien, après tout, dit Pierrot, s'il ne tient qu'à cela, je jetterai au vent mon amirauté et ma connétablie, et je reprendrai ma liberté.
—Et tu viendras ici bêcher, arroser et sarcler, sous les yeux de la belle Rosine? Sais-tu, grand étourdi, si cet arrangement lui plaira autant qu'à toi, et surtout si sa mère voudra le souffrir?
Cette question coupa la parole au pauvre Pierrot.
La fée Aurore eut compassion de son embarras. Elle commençait toujours par faire des objections raisonnables, et elle finissait par céder et par chercher des moyens de satisfaire son désolé filleul. O mes amis! vous chercherez pendant cent ans sur toute la surface de la terre sans trouver un coeur qui approche de celui de cette charmante fée! Aussi avait-elle été élevée par Salomon lui-même, qui l'avait faite de trois rayons, le premier de lumière ou d'intelligence, le second de bonté, et le dernier de grâce et de beauté. Ces trois rayons, pris parmi ceux qui entourent le trône de Dieu même, et dont les anges ne peuvent soutenir l'éclat, se rencontraient en un centre commun qui était le coeur de la fée.
—J'ai ton affaire, dit-elle à Pierrot. Console-toi. Je me charge-de te faire retenir ici pendant huit jours, après lesquels tu iras reprendre tes fonctions.
A ces mots, Pierrot, transporté de joie, se mit à genoux devant la fée et lui baisa les mains avec des transports de joie folle et de reconnaissance. La bonne fée jouissait tranquillement du bonheur d'avoir fait un heureux, bonheur si grand que Dieu se l'est réservé presque entièrement, et qu'il n'en a laissé aux hommes que l'apparence. Quant à elle, son devoir la rappelait à la cour du roi des Génies, et elle partit sur-le-champ pour baiser la barbe blanche et parfumée du vénérable Salomon.
Dès le lendemain, Pierrot, sans savoir comment, se trouva installé et traité comme un vieil ami. Le jour, il travaillait au jardin ou dans les champs, seul ou sous les yeux de la belle Rosine et de sa mère, et, dans son ardeur à labourer, à fumer, à semer, il faisait à lui seul l'ouvrage de six hommes. Le soir, en revenant du travail, il recevait le prix de ses peines; il lisait tout haut les plus beaux livres des anciens poëtes, et avec tant de chaleur et de sensibilité que la pauvre Rosine s'étonnait d'avoir lu vingt fois les mêmes choses sans y rien découvrir de ce qui la charmait dans la bouche de Pierrot. Quelquefois la mère racontait une de ces vieilles histoires qui sont nées avec le genre humain, et qui ne mourront qu'avec lui. C'était la pauvre Geneviève de Brabant, condamnée à mort par le traître Golo, et retrouvée dans la forêt par son mari, le duc Sigefroi. C'était la belle Sakontala et le roi Douchmanta égarés dans les forêts de lotus et de palmiers qui couvrent les bords du Gange. C'était le Juif errant condamné à marcher pendant plus de mille ans. Le dernier jugement finira son tourment. C'était la lamentable histoire du bon saint Roch et de son chien, qui finit d'une façon si pathétique qu'à cet endroit tout le monde versa des larmes:
Exempt de blâme
Il rendit l'âme,
En bon chrétien,
Dans les bras de son chien.