—J'ai vu, mes enfants, dit le vieil Alcofribas, des gens impies rire de ce dernier couplet. Eh bien, croyez-moi, ce sont des coeurs endurcis et dont il faut se défier.
Pierrot, à son tour, prié de dire son histoire, hésita quelque temps par modestie. Il commença enfin le récit de ses aventures, en passant sous silence, comme vous pouvez vous l'imaginer, l'impression qu'avaient faite sur lui les beaux yeux de la belle Bandoline. Etait-ce manque de mémoire ou autre chose? Je ne sais; je crois qu'il avait complétement oublié que la princesse fût encore de ce monde, et qu'il se souciait d'elle et du royaume de la Chine aussi peu que d'une noix vide. Quoi qu'il en soit, personne ne lui demanda compte de cet oubli; mais quand il raconta son combat contre le terrible Pantafilando, Rosine pâlit, et il ne fallut pas moins que la fin de l'histoire et la mort du géant pour la rassurer complétement.
Quoique Pierrot, par le conseil de la fée, fût devenu plus modeste, il ne put s'empêcher d'être un peu fier de lui-même et de laisser paraître dans son récit quelque chose de cette légitime fierté; mais il fut bien mortifié de la conclusion que la mère de la belle Rosine donna à son discours.
—Seigneur, dit-elle, nous nous souviendrons toute notre vie avec bonheur du service que vous nous avez rendu et de l'honneur que vous nous faites en demeurant quelques jours dans cette pauvre ferme; mais souffrez que je vous rappelle ce que votre modestie semble vouloir oublier; je veux dire que l'administration d'un grand royaume vous a été confiée, et que nous commettrions un crime envers l'État si nous cherchions à vous retenir plus longtemps avec nous. Il y a déjà quinze jours que vous daignez prendre part à nos amusements et à nos travaux. Il est temps que nous vous laissions aller où la gloire et la volonté de Dieu vous appellent.
Si la lune était tombée sur la tête de Pierrot, elle ne l'aurait pas plus étonné. Il demeura quelque temps l'étourdi du coup et ne savait que répondre. Sous la politesse de la bonne dame il sentait un congé formel. Enfin il recouvra la parole et protesta mille fois que l'Etat n'avait aucun besoin de lui; que le roi Vantripan trouverait sans peine des ministres aussi zélés que lui pour le bien de la Chine; qu'il était sans exemple que les candidats eussent manqué à ces fonctions; que, d'ailleurs, dût la Chine manquer de connétables et d'amiraux pendant un siècle, il n'était pas Chinois, ni obligé de remplacer tous les ministres qui viendraient à mourir ou à être destitués; que son unique bonheur était de cultiver la terre dans cette vallée délicieuse, et qu'il ne demandait que la permission de travailler ainsi jusqu'à la consommation des siècles.
La bonne dame demeura inflexible. Elle n'avait pris son parti qu'après de mûres réflexions, et ne se laissa fléchir ni par les supplications et les larmes de l'infortuné Pierrot, ni par le regret trop visible que la pauvre Rosine marquait d'un si prompt départ. Tout ce que Pierrot put obtenir, ce fut la permission de revenir lorsque sa tournée serait terminée, et que la paix serait faite avec les Tartares, dont le nouveau roi, Kabardantès, frère cadet de Pantafilando, menaçait déjà la frontière chinoise.
Le lendemain, Pierrot partit piteusement sur son bon cheval Fendlair, non sans regarder souvent derrière lui, jusqu'à ce qu'il eût perdu de vue la maison et la vallée. Alors il pressa sa marche, et arriva en deux jours à l'embouchure du fleuve Jaune, où il devait passer la flotte chinoise en revue.
La simplicité de ses manières et de son équipage n'annonçaient rien moins qu'un grand seigneur; personne ne vint au-devant de lui, et il alla coucher dans une hôtellerie comme tous les voyageurs. Dès le lendemain, sans faire annoncer sa visite à personne, il se dirigea vers le port, et demanda à un marin, qui fumait une pipe d'opium, où se trouvait la flotte de guerre chinoise. Le marin se mit à rire, et sans se déranger, lui montra de la main une barque magnifique, toute pavoisée de drapeaux, dorée par le dehors et garnie de soie et de velours à l'intérieur.
—Bien. Voilà la barque de l'amiral, dit Pierrot, mais où est l'escadre?
—L'escadre et la barque de l'amiral ne font qu'un, dit le marin.