Le connétable ne se contenta pas de faire justice de l'amiral. Il rappela les marins congédiés, fit construire une flotte nouvelle, l'équipa, la pourvut de vivres et de munitions, grâce à l'argent qu'il trouva dans les coffres de l'amiral, et continua sa tournée avec le même succès, se faisant applaudir du peuple et maudire des mandarins. Il serait trop long de rapporter ici tous les actes de justice, d'humanité et de générosité qui signalèrent ce voyage. Qu'il vous suffise de savoir que depuis cette époque, toutes les fois que le peuple chinois se plaint ou se révolte, il redemande les lois et ordonnances du sage et vaillant Pierrot.

Tout semblait concourir à son bonheur; mais le ciel lui réservait encore de cruelles épreuves. Pendant qu'il faisait bénir son nom avec l'espérance que la belle Rosine apprendrait quelque chose de ces grandes actions et qu'elle l'en aimerait davantage (car le premier effet du véritable amour est d'élever l'âme au-dessus d'elle-même et de lui inspirer de nobles et sublimes pensées), il apprit que Kabardantès avait enfin terminé ses préparatifs, qu'il marchait à la tête de cinq cent mille Tartares, et que le pauvre roi Vantripan, mourant de frayeur, le rappelait en toute hâte pour lui donner le commandement de l'armée chinoise. Je vous dirai, mes amis, dans le prochain chapitre par quels nouveaux exploits et par quel dévouement Pierrot mérita la protection de la fée Aurore et l'amour de la charmante Rosine. Je terminerai celui-ci par une judicieuse réflexion du vieil Alcofribas. La voici textuellement traduite.

«On demandera, dit ce sage magicien, ce qu'il y a de si merveilleux dans la troisième aventure de Pierrot, puisqu'on n'y trouve ni enchanteur ni prodige. Or croyez-vous, mes enfants, que ce ne soit pas une merveille qu'un ministre armé d'un si grand pouvoir, et qui va lui-même réformer les abus, rendre la justice, punir les méchants et protéger les faibles? Soyez-en certains, depuis que le monde est monde, ni sur la terre, ni dans Vénus, ni dans Saturne, ni dans aucune des planètes qui tournent autour du soleil, on ne vit jamais chose si miraculeuse. Et je pense, sauf erreur, que l'amour de Pierrot n'est pas étranger à une vertu si nouvelle et si extraordinaire.»

Voilà la conclusion du vieil enchanteur, et c'est aussi la mienne.


IV

QUATRIÈME AVENTURE DE PIERROT

PIERROT MET EN FUITE CINQ CENT MILLE TARTARES

Le style de l'ordre qui rappelait Pierrot à la cour et lui donnait le commandement de l'armée était si pressant, qu'il ne crut pas pouvoir se détourner de quelques lieues pour voir, ne fût-ce qu'une heure, la belle Rosine, qui était devenue l'étoile polaire de toutes ses pensées et le mobile secret de toutes ses actions. La Chine était dans un danger si grand, que le pauvre grand connétable remit sa visite à des temps plus heureux. Autrefois, Pierrot n'eût pas hésité un instant, dût l'État être en danger par sa négligence; mais les conseils de la fée en avaient fait un tout autre homme. Il arriva à la cour sans être attendu ni annoncé, suivant sa coutume, et, apprenant que le grand roi Vantripan était à table, il alla se promener dans le jardin, sous les fenêtres de la salle à manger, qui étaient ouvertes à cause de la chaleur. Au bout de quelques instants, il entendit prononcer son nom avec de grands éclats de voix, et sans vouloir écouter, chose dont il avait horreur, il fut forcé d'entendre le dialogue suivant:

C'étaient le roi Vantripan et le prince Horribilis qui parlaient.