Il faisait chaud, et les fenêtres étaient ouvertes sur le jardin. Pierrot, sans s'émouvoir, prit un nègre de la main droite et un autre de la main gauche et les lança dans les plates-bandes; deux autres suivirent le même chemin de la même manière, et les deux derniers, se voyant seuls, demandèrent à Pierrot la grâce de sauter d'eux-mêmes et sans y être forcés, ce que Pierrot leur accorda volontiers. Les six nègres se relevèrent sur-le-champ et coururent vers la ville.

Quant à l'amiral, il était muet de frayeur. Pierrot se croisa les bras et lui dit:

—Eh bien, mon cher, qui de nous deux est en mesure de rendre ses comptes au Père éternel? Puisque tu ne peux pas t'y soustraire, une dernière fois, dis-moi ce que tu as fait de la flotte?

—Je l'ai vendue, dit l'amiral.

—Et les marins?

—Je les ai congédiés.

—Et l'argent?

—Il est dans mes coffres.

—C'est bien, dit Pierrot, prends ton manteau et sors de ce pays. Si dans vingt-quatre heures on t'y retrouve encore, je te ferai pendre.

L'amiral ne se le fit pas répéter. Il courut vers le port, s'embarqua, fut pris par des pirates malais, délivré par des philanthropes anglais, et amené à Londres, où il a figuré lors de la grande exposition universelle, sous le nom du Mandarin au bouton de cristal. Il s'appelle Ki-Li-Tchéou-Tsin. Si jamais vous le rencontrez, mes amis, saluez-le, c'était dans son pays un fort grand seigneur, avant que Pierrot en eût fait un pauvre sire.