A ces mots, l'amiral, qui déjà lui tournait le dos et commençait à se promener de long en large dans l'appartement, se retourna, et, le regardant fixement, vit dans ses yeux une fierté si peu ordinaire aux officiers qu'il avait sous ses ordres, qu'il changea de ton sur-le-champ et lui dit:

—C'est une plaisanterie, mon cher, que je voulais faire pour t'éprouver.

—La plaisanterie est mauvaise, répliqua Pierrot, et je ne plaisante pas, moi. Je vous demande compte des cinquante vaisseaux de guerre, des trente mille matelots et des amas de vivres, d'armes et d'argent dont on vous a donné le commandement.

—Un dernier mot, dit l'amiral. Tu me parais bon enfant, tu as du coeur, et je crois que nous nous arrangerons fort bien ensemble. Choisis donc l'une de ces deux alternatives, ou de prendre cent mille livres que je vais te compter sur-le-champ, et d'aller à Pékin dire au roi que tout est en ordre, que la flotte est bien équipée et qu'elle va partir ce soir, ou d'être empalé sur l'heure et sans autre forme de procès.

—Mon choix est fait, dit Pierrot. Rendez-moi vos comptes.

—Tu t'obstines? Prends garde. Voyons, cent mille livres, est-ce trop peu? Veux-tu un million? deux millions, dix millions? Songe que j'ai amassé vingt ou trente millions à peine, et que dix millions de moins font une forte brèche. Veux-tu ou non?

—Je veux des comptes, dit Pierrot.

—Eh bien, tu n'auras ni comptes ni argent.

Et il frappa sur un timbre. Six nègres parurent.

—Qu'on saisisse cet homme, dit-il; qu'on le bâillonne et qu'on le jette à l'eau. Qu'on apprête ensuite la barque amirale: je veux faire une promenade sur le fleuve.