La femme du coutelier d'en face en était si indignée qu'elle sortit de sa boutique tout exprès pour me dire:

—Eh bien! monsieur Trapoiseau, fiez-vous donc à présent aux belles demoiselles, aux filles de députés! A-t-elle assez fait de manières, celle-là, pour attraper le pauvre Michel!... Tournait-elle assez les yeux pour le regarder en dessous quand elle allait à la messe ou à la promenade?... Et à présent voilà!... La maman ne veut plus... Eh bien, tant pis pour Michel. On prendra le gros receveur, un mari ou un autre, qu'est-ce que ça fait? La nuit tous les chats sont gris. Au fond, ce n'est pas le mari qu'elle aimait, c'était le mariage.

Franchement, je le croyais un peu.

J'avais bien entendu dire (car tout se sait à Creux-de-Pile), que la belle Hyacinthe avait fait une vigoureuse résistance aux volontés de sa mère, qu'elle avait prié, supplié, pleuré; mais enfin tout s'était apaisé. M. Forestier était revenu. Il avait, sur l'ordre de sa femme, comme c'était son devoir, déclaré fermement à sa fille qu'elle devait renoncer à Michel et prendre sans retard le fils du président.

Elle obéissait. Qu'y a-t-il d'étonnant? N'est-ce pas dans toutes les familles bien réglées, le devoir de la fille d'obéir au père qui lui-même obéit à la mère, laquelle obéit tantôt au bon sens, tantôt à sa fantaisie? C'est égal, Hyacinthe aurait pu attendre davantage avant de céder.

Le même jour, comme je réfléchissais à ce changement subit et me chantais à moi-même (je vous l'ai dit, c'est mon habitude):

La donna è mobile,

je vis entrer dans ma chambre à dix heures du soir mon ami Michel en habit de voyage.

Après avoir salué ma mère, il me prit par le bras:

—Écoute, ami, puisque tu n'es pas couché, nous allons nous promener un peu. J'ai beaucoup à te dire et à entendre de toi.