Je le suivis et lui racontai ce qui s'était passé en son absence, sans oublier, bien entendu, la publication des bans.

Je croyais qu'il en serait ému; mais non...

—Déjà! dit-il simplement.

Puis il prit la parole à son tour.

—Mon cher ami, je suis venu par le dernier train, afin de n'être vu ou remarqué de personne, car, grâce à Dieu, les bonnes gens de ce pays se couchent plus tôt que les poules. D'où crois-tu que je viens?

—De Paris.

—En effet, c'est là que je faisais adresser mes lettres. C'est de là que partaient mes réponses et j'y étais hier au soir. Mais, en réalité, depuis un mois je n'ai pas quitté ce bienheureux pays où respire Hyacinthe...

Et comme je le regardais étonné:

—Je suis allé tout bonnement chercher un gîte à deux lieues d'ici dans la montagne, chez un brave homme, mon client, pour qui j'ai plaidé trois ou quatre fois sans lui demander un centime, qui habite seul au coin d'un bois, qui ne parle à personne (il est allé un peu aux galères dans sa jeunesse) et qui, pour quelques maravédis par jour m'entretient de pain bis, de lait, de fromage, de petit salé et de vin très âpre, mais qui réchauffe le cœur.

Tous les soirs, mon pauvre galérien, qui est le plus honnête homme du monde, au fond, et qui rendrait des points, pour la générosité, à Jean Valjean, prend son épervier et part pour la pêche sans s'occuper de moi, car il a contracté au bagne l'habitude de n'être pas curieux... De mon côté, je prends mon bâton de voyage, une blouse de charbonnier, un chapeau large et mou, j'arrive vers onze heures du soir à Creux-de-Pile, je fais le tour des remparts, j'évite les chemins tracés, je m'enfonce dans les prés, j'en sors pour entrer dans les terres, je vais détacher une petite barque qui appartient au meunier de Reberry, je passe la rivière et j'entre dans le jardin de M. Forestier, député...