Et justement, là-bas, là-bas, dans la montagne, de l'autre côté de la vallée, nous entendions rugir à plus d'un quart de lieue, et, de minute en minute, les rugissements se rapprochaient, renvoyés par l'écho des rochers. Au bout d'un long moment (oh! oui, qu'il était long! on n'en fait plus comme celui-là), voilà que je vois venir, à trois cents pas de nous, deux lionnes et trois lions, tous grands et forts comme père et mère. Le plus grand et le plus fort des cinq, un mâle celui-là, était en avant et regardait de tous côtés comme pour chercher d'où venaient les cris de la lionne.

Enfin il nous vit.

Franchement, à ce moment-là, j'aurais mieux aimé que nous fussions, Pitou et moi, occupés à manger le rata dans la caserne avec les camarades. Oui, c'est plus sûr et moins trompeur.

X

IL N'ÉTAIT QUE TEMPS

Vous voyez notre situation! Pas bonne, n'est-ce pas? La lionne sous nos pieds mais rageuse comme tout, et d'ailleurs ayant enfin retiré sa tête de l'épervier en y faisant un large trou avec les dents. De ce trou, elle allongeait le cou pour saisir tantôt mes mollets, tantôt ceux de Pitou, qui se défendait comme moi à coups de crosse, ne pouvant pas lui présenter la baïonnette, parce qu'avant tout il fallait s'appuyer fortement et se tenir debout. Si l'un de nous deux était tombé, elle aurait été libre et l'aurait étranglé dans le temps que le sergent Bridoux met à siffler un petit verre de tord-boyaux.

D'un autre côté, en face de nous, à trois cents pas, le beau-père de la lionne, sa belle-mère, ses beaux-frères, ses tantes, ses cousins, ses cousines, que sais-je encore? Je ne voulais pas leur demander leurs actes de naissance.

S'ils avaient le temps de nous rejoindre, notre affaire était faite, je vous en réponds. Deux fusils déchargés contre cinq lions et une lionne en fureur, ce n'était pas de quoi faire avec plaisir l'escrime à la baïonnette, où pourtant je ne suis pas manchot, je m'en vante. Mais, vous savez, ces vilaines bêtes ont une escrime à elles qu'on ne connaît pas et qu'on ne sait comment parer. Elles sautent en l'air comme des chats et cinq fois plus haut, elles vous tombent sur la tête, sur les épaules, elles vous enlèvent d'un coup de dent une livre ou deux de chair fraîche. C'est tout à fait insensé.

Par bonheur, quoique les lions ne fussent qu'à trois cents pas de nous en ligne droite et à vol d'oiseau, ils étaient forcés de faire un détour d'une demi-lieue pour nous rejoindre, et voici pourquoi.