Ibrahim, le traître Arbi qui nous avait amenés là pour rattraper son âne et qui ensuite nous avait si vilainement lâchés quand il se vit hors de danger, était de la tribu des Ouled-ben-Ismaïl, qui sont si connus dans tout l'univers, que les Parisiens ne le sont pas davantage. Avec ça, mauvais voisins, toujours en querelle avec quiconque, pour des enlèvements de chevaux, de moutons, de boeufs, de filles, de bestiaux de toute espèce, et pas du tout payeurs d'impôts, excepté le pistolet sur la gorge ou le sabre levé sur la tête.

Justement, une dizaine de jours auparavant, ils avaient préparé un bon coup contre les Beni-Okbah, leurs voisins et nos amis, et ils étaient venus camper à cinq lieues de là pour les surprendre. Ibrahim était un de leurs espions, chargés de savoir si nous étions sur nos gardes et les Beni-Okbah aussi. C'est en faisant cet honnête métier qu'il était venu sans le savoir, avec sa femme, la pauvre Fatma, dans le campement des lions. La femme y resta et fut dévorée; Ali, le bourricot, eut bien peur, mais enfin nous lui sauvâmes la vie, Pitou et moi, comme on l'a vu; et le coquin d'Ibrahim se sauva aussi en emmenant le bourricot et se moquant de nous!

Mais voyez comme le bon Dieu arrange toutes les choses!

Au moment où les Ouled-ben-Ismaïl se préparaient à faire leur coup sur les Beni-Okbah, voilà qu'un matin ils s'aperçurent que six vaches leur manquaient. Ils crurent tout d'abord que les Beni-Okbah avertis avaient pris l'avance et venaient voler leurs troupeaux; mais, en suivant la trace des pauvres bêtes et celle du sang versé, ils finirent par reconnaître que les lions n'étaient pas loin et qu'ils étaient au moins une demi-douzaine.

Que faire? se sauver? Pas facile, quand on traîne derrière soi des femmes, des enfants, des vieillards et des troupeaux de moutons. C'est pour le coup qu'ils regrettèrent bien d'avoir eu l'idée de faire une razzia chez les Beni-Okbah. Enfin l'un d'eux, qui était jeune mais qui n'était pas bête, proposa de s'adresser aux Roumis et surtout au capitaine Chambard, homme fameux et bon enfant, celui-là, qui ferait une battue avec ses hommes et mettrait tous les lions du pays en chair à pâté. On l'écouta et l'on envoya deux députés au capitaine Chambard.

Lui, voyant leur bonne volonté, les renvoya sur-le-champ, en leur disant que le lieutenant Caron, avec une moitié de la compagnie, allait les suivre par un sentier détourné, celui qu'ils avaient pris pour venir, et que lui, Chambard, avec l'autre moitié, nous rejoindrait, Pitou et moi, en suivant la grande route et allant au-devant des lions. Nous les prendrions par devant, et Caron par derrière. C'est ce qu'on appelle un mouvement tournant; c'est connu des plus fameux guerriers.

XII

AU DOIGT MOUILLÉ

Et maintenant voulez-vous savoir comment finit la bataille entre les lions et la 3e du 4e du 7e léger?