VI

Dès que la porte fut refermée sur moi et que j'eus mis le verrou, je collai mon visage à la cloison, et je cherchai à voir par la fente qui était entre deux planches; car notre maison, que mon père avait bâtie pièce à pièce, prenant là les pierres, ici le mortier, plus loin la brique, n'était pas, comme vous pensez bien, aussi solide que ces belles maisons en pierres de taille qu'on bâtit pour les bourgeois, qui ont pignon sur rue, chevaux à l'écurie, vin dans la cave, gibier et viande de boucherie dans le garde-manger, et des vêtements à n'en savoir que faire. Tout se faisait à bon marché chez nous; notre plancher était en cailloux tirés du fond de l'eau, et nos meubles auraient pu demeurer cinquante ans exposés dans la rue, nuit et jour, sans tenter personne.

Mais, malgré toute mon attention, je n'entendis rien. La mère de Bernard parlait à voix basse, et mon père, la tête dans ses mains et tourné vers le feu, demeurait immobile comme un rocher.

Excepté un cri étouffé qu'il fit au commencement, vous auriez dit une de ces statues qu'on voit à l'église dans les niches des saints.

Quand elle eut fini de parler, il ne répondit pas un mot. J'attendais avec toute l'inquiétude que vous pouvez penser quel serait son premier mouvement. La mère de Bernard, au bout d'un moment, recommença à parler et à l'interroger, mais il ne répondit encore rien. Ce silence m'inquiétait plus que ne l'aurait fait la plus violente colère.

«Eh bien! demanda-t-elle une troisième fois, que voulez-vous faire?

—Ah! ma fille! ma pauvre fille!»

Ce fut tout ce qu'il put dire. Il se leva, et, sans dire ni bonjour ni bonsoir à la mère de Bernard, il sortit et alla s'asseoir sur le rocher où nous nous étions assis si longtemps ensemble. J'eus peur un moment qu'il ne voulût se jeter de là dans le précipice et s'y briser la tête.

J'ouvris la porte sur le champ, et je courus sur ses pas.

Il se retourna.