—J'irai le chercher, Rose, mais je ne réponds pas qu'il revienne. Sans-Souci a de l'honneur, et l'on n'aime pas à voir sa fille montrée au doigt dans le quartier.»

Chacune de ses paroles me perçait le coeur, et le pauvre homme n'y faisait pas attention et ne s'apercevait pas de l'effet de ses consolations. Enfin il fut résolu qu'il irait chercher mon père le lendemain.

Il partit, en effet, et, deux jours après, ramena mon père. Il ne se borna pas là, et chercha à nous réconcilier. Aux premiers mots, le vieux Sans-Souci l'interrompit:

«Laisse-nous, Bernard. Je veux lui parler seul.»

Quand la porte fut refermée, mon père me dit, sans me regarder:

«Assieds-toi, Rose. Je ne te reproche rien. J'aurais dû te garder mieux. J'ai oublié mon devoir de père. Dieu m'en punit. J'ai eu confiance en toi; tu m'as trompé, tu ne me tromperas plus. Aujourd'hui tu es femme et maîtresse de toi. Je n'ai plus aucun droit sur toi. Si tu veux courir les champs et prendre un autre amant, en attendant le retour de Bernard, tu es libre. Je ne te dirai pas un mot, je ne ferai plus un pas pour t'en empêcher. Mais si je n'ai plus de droits, j'ai encore des devoirs envers toi. Je dois te protéger jusqu'à ton mariage (si tu dois te marier jamais), contre la faim, la misère et les mauvais sujets. Quoique tu aies mérité d'être insultée, je ne veux pas qu'on t'insulte, et le premier qui te parlera plus haut ou autrement qu'à l'ordinaire, je lui romprai les os; oui, je lui romprai les os! ajouta-t-il en frappant sur la table un coup si fort, qu'elle se fendit en deux. Je voulais d'abord te quitter et te laisser cette maison, que j'avais bâtie pour toi, où ta mère est morte, où tes soeurs sont nées, je ne voulais plus te voir; mais si l'on croyait que je t'abandonne, tout le monde te cracherait à la figure, car on serait bien aise d'insulter une femme sans défense. Cela dispense les autres femmes de faire preuve de vertu.»

Les paroles sortaient une à une de son gosier avec un effort qui faisait peine à voir. Ces trois jours passés à courir la campagne l'avaient fatigué plus qu'une longue maladie. Je l'écoutais, abattue, consternée, presque prosternée, sans rien dire. Il reprit:

«Nous vivrons donc ensemble comme par le passé. Tout ce qui te manquera, je te le donnerai mais tu ne seras plus pour moi qu'une étrangère.»

A ces mots, je fondis en larmes et me jetai à genoux devant lui. Il m'écarta doucement de la main, se leva, et, prenant sa hache, il alla travailler comme à l'ordinaire.

Je me couchai sur mon lit, les membres brisés par la fatigue et la douleur. La fièvre me prit et ne me quitta qu'au bout de huit jours. Cependant mon histoire commençait à se répandre. Le départ subit de mon père et son retour, qu'on ne s'expliquait pas, avaient fait causer les voisins, car dans notre pays tout est événement. On interrogea mon père, qui ne répondit rien, suivant sa coutume. Alors la mère de Bernard fit entendre qu'elle en savait sur ce mystère plus long qu'elle n'en voulait dire. On la pressa de parler.