La pauvre femme vit bien alors qu'elle avait trop parlé. Le plaisir de vanter son fils lui avait fait dire ce malheureux secret. Dès le lendemain, ce fut l'histoire de tout le quartier. Quand j'entrai dans l'atelier, le contre-maître vint me prendre le menton en riant. Mes camarades se moquèrent de moi; ce fut une risée générale. Le soir, on se mit en haie pour me voir passer. Ah! madame, les femmes sont si dures les unes pour les autres!

Cependant je n'osai rien dire, de peur que mon père ne se fît quelque querelle avec les voisins. Heureusement le pauvre homme, tout occupé de son propre chagrin, ne s'aperçut pas des affronts qu'on me faisait. Il allait de bonne heure à son travail, il revenait à la nuit close; pour éviter tous les regards, il se coulait le long des murs, il faisait des détours et rentrait à la maison en suivant des sentiers de chèvre. Nous ne nous parlions plus. Je préparais la soupe comme à l'ordinaire; il prenait son écuelle, s'enfonçait dans le coin de la cheminée et mangeait sans lever les yeux. Quand il avait fini il allait s'asseoir sur le rocher, mais seul, car je n'osais plus lui tenir compagnie; il demeurait là une heure ou deux, à réfléchir, rentrait et se couchait. A peine si je lui disais d'une voix tremblante:

«Bonsoir, père.»

Il me répondait:

«Bonsoir.»

Et se retournait du côté de la muraille. J'allais alors dans ma chambre, et je passais la moitié de la nuit à pleurer.

Voilà, madame, comment je passai la moitié de l'année. Enfin, j'accouchai d'une fille avec des douleurs terribles. Mon père avait fait venir la sage-femme et attendait, dans la chambre à côté de la mienne, que je fusse délivrée. Quand ma petite fille fut née, il la prit dans ses bras, l'enveloppa lui-même dans les langes et la mit dans le berceau; puis il entra pour me voir, et me demanda si j'avais besoin de quelque chose.

«Je n'ai besoin de rien, lui dis-je, que de ton pardon.»

Il se détourna sans répondre, et sortit en s'essuyant les yeux. Le pauvre homme était, je crois, mille fois plus malheureux que moi. Il m'aimait tant, et il me voyait si malheureuse! Mais il craignait de me donner la moindre marque d'amitié.

Quand je pus me lever, je lui demandai bien humblement la permission de nourrir moi-même mon enfant. Je craignais qu'il ne voulût pas la voir.