Ce soir-là, quand je me vis seule au coin de mon feu, à cette place où mon père était encore assis la veille, je fus prise d'une telle envie de pleurer et d'un tel désespoir que j'eus un instant l'idée de me briser la tête contre les murs. Je pensais que j'étais seule au monde, que Bernard m'avait oubliée ou m'oublierait à coup sûr; que s'il ne m'oubliait pas, ses parents l'empêcheraient d'épouser une fille sans dot et déshonorée, qu'il me trouverait vieille et laide à son tour, qu'on lui ferait cent histoires de moi où je serais peinte comme une mauvaise fille, et qu'il faudrait qu'il m'aimât d'un amour sans pareil s'il pouvait résister à tous ces dégoûts. Enfin, mon coeur ne me fournissait que des sujets de chagrin, et si ce désespoir avait duré quelque temps, je crois que j'en serais devenue folle.
Pendant que je réfléchissais ainsi, ma petite Bernardine, que j'avais mise dans son berceau et oubliée, s'écria:
«Papa! papa!»
A ce cri, qui me rappelait si cruellement ma perte, je me remis à pleurer et j'allais la prendre dans son berceau; mais l'enfant, effrayée sans doute de voir ma figure pâle et décomposée, détourna la tête et se mit à crier plus fort:
«Papa! papa!»
Je sentis alors que j'étais mère et qu'il n'était plus temps de se désespérer.
«Papa est sorti, lui dis-je.
—Il est sorti.... Va-t-il revenir bientôt?
—Je ne sais pas.
—Il reviendra en été? dit l'enfant.