Quand la nuit fut venue et l'enfant couché, j'allai m'asseoir dans mon jardin, qui était voisin de celui de Bernard, sous un berceau que mon père avait fait lui-même, et j'entendis de là le bruit du souper, le choc des verres, les cris de joie des amis, et le vieux Bernard qui buvait à la santé de son fils, de sa femme, de l'armée française, du roi des Français, de la garde nationale et du sultan Abd-el-Kader.
J'entendis aussi la voix de Bernard! mais il me parut moins gai qu'on s'y attendait, et quelqu'un en fit la remarque.
«Je suis un peu fatigué, dit-il. J'ai fait cent lieues sans dormir.
—Et tu veux dormir ce soir? dit le père. C'est trop juste. Eh bien! va te coucher, mon garçon; et nous, amis, buvons.»
Bernard monta dans sa chambre, et au lieu de se coucher, s'assit auprès de la fenêtre. Il appuyait son menton sur sa main. Je le voyais parfaitement quoiqu'il ne me vît pas, car son visage était éclairé par la lune et j'étais dans l'ombre, sous le berceau.
Après être resté plus d'une heure dans cette position, il poussa un long soupir, ferma la fenêtre et se coucha.
Quelques moments après, ses amis sortirent de la maison, et j'entendis le vieux Bernard qui chantonnait un air à boire:
Que Monus et la Folie
Veillent toujours sur notre vie, etc.
Alors, toute brisée par le désespoir, j'allai me coucher à mon tour. Voilà comment se passa ce jour dont j'avais attendu tant de bonheur.