«A quoi pense-t-il maintenant? me disais-je. M'a-t-il oubliée? Je le saurai en le voyant entrer. Son premier regard, sa première parole doivent être pour moi.»

J'avais mis ma plus belle robe et mon plus beau bonnet. J'avais habillé Bernardine comme une petite poupée, et je la retenais à grand'peine à côté de moi pour qu'elle fût tout à fait belle quand son père la verrait pour la première fois. Je me demandais aussi s'il fallait attendre Bernard, ou bien si je ne ferais pas mieux de descendre dans la rue et de me jeter dans ses bras dès qu'il aurait paru. Cependant un reste de défiance me retint, et j'attendis de pied ferme, mais non sans maudire la lenteur des minutes.

Il parut enfin au coin de la rue. Je le voyais, cachée derrière le rideau de ma fenêtre. Il était plus fort, plus hardi, mieux découplé, mieux pris dans sa taille, plus beau aussi; mais c'était bien Bernard. Il avait penché son képi sur l'oreille, ce qui lui donnait l'air guerrier; sa moustache était fine et longue. C'était un bel homme, un joli garçon dont toute femme eût été fière.

Il passa devant ma maison sans lever les yeux. J'étais là, prête à crier, à m'élancer, je laissai retomber le rideau. J'étais presque folle de douleur. Pas un regard! Ses amis étaient avec lui; peut-être n'osait-il pas les quitter et entrer chez moi, mais pas un regard!

Il ne m'aimait plus!

Ainsi pendant sept ans j'avais souffert mort et passion à cause de lui; mon père était mort, j'avais été déshonorée, je vivais, seule, malheureuse, méprisée, abandonnée de tous: une seule chose me soutenait, son amour, et il ne m'aimait plus!

Le tonnerre serait tombé sur ma tête sans me faire plus de mal.

J'ôtai mon bonnet, je le jetai à terre, je pleurai de colère et de désespoir. Bernardine étonnée se jetait à mon cou et cherchait à me consoler.

«Tu m'avais promis de me faire voir papa. Où est-il donc papa?

—Il est parti, mon enfant, il ne reviendra plus!»