Si vous me demandez pourquoi je n'ai pas quitté son atelier, je vous dirai, madame, que je craignais de ne pas trouver d'ouvrage dans un autre. Les mauvais bruits qui couraient m'auraient suivie partout: j'aurais été persécutée ailleurs tout autant et peut-être davantage; et d'ailleurs, je vous avoue que, grâce à mes lectures,—car depuis que Jean-Paul m'avait enseigné à lire, je lisais souvent l'Évangile et l'Imitation de Jésus-Christ, et j'en tirais des consolations infinies,—grâce à mes lectures, je devenais à peu près indifférente à tout ce qu'on disait de moi. Toujours frappée au même endroit et par tous, je sentais ma blessure se cicatriser, et je commençais à vivre dans un monde bien supérieur à tous les autres, dans le monde où les corps ont disparu, et où il ne reste plus que de purs esprits. Là, du moins, je me sentais libre.
Enfin j'appris de mes camarades que Bernard allait revenir; on disait qu'il était sergent, qu'il allait obtenir un emploi dans les droits réunis, qu'il allait vivre comme un bourgeois, et sa mère parlait même de lui acheter une charge d'huissier.
A cette nouvelle, je sentis mon coeur battre plus vite et plus joyeusement, et je crus que mes peines touchaient à leur fin. Imaginez, madame, un enfer qui a duré sept ans avec la promesse du paradis! Voilà ce que je pensai tout de suite en apprenant ce retour. Du reste, j'en eus bientôt des preuves certaines.
La mère de Bernard commença à parcourir le quartier en racontant les campagnes de son fils, tous ses grades depuis celui de caporal jusqu'à celui de sergent; tous les Arabes qu'il avait tués; tous les bois de myrtes et de lauriers-roses où il avait chassé le lion, le tigre, la panthère, le léopard, la perdrix, le lièvre et tous les autres animaux féroces. Elle fit blanchir sa maison du haut en bas: quoique la maison, qui était neuve, comme vous savez, n'en eût guère besoin. Elle acheta des cravates, des mouchoirs, des chemises, douze paires de bas; elle parlait même d'aller au-devant de lui jusqu'à Paris, et (à ce qu'on disait) de le faire revenir en poste comme un prince.
Toute la rue était en rumeur à cause de cet événement.
Pour moi, qui attendais Bernard avec plus d'impatience qu'elle, car je lui avais écrit depuis deux ans une douzaine de lettres auxquelles il n'avait jamais répondu, je me tenais plus renfermée que jamais dans mon atelier, et au sortir de l'atelier dans ma chambre.
J'étais certaine, quelque mal qu'on pût lui dire de moi, qu'il n'en croirait pas un mot, tant j'avais confiance en lui, et j'étais sûre que sa première visite et sa première parole seraient pour moi.
Enfin, j'appris un matin dans mon atelier que Bernard devait arriver le soir par la diligence. Le père Bernard devait aller l'attendre avec tous ses amis, et la mère faisait préparer un grand souper dont la fumée (car nous étions voisins) pourrait se faire sentir jusque chez moi.
Rien n'était plus naturel que toute cette joie, ce festin et ses apprêts. Eh bien! madame, il me semblait entendre parler de mon enterrement. A mesure que l'heure approchait, je me sentais prête à me trouver mal, et je fus forcée de sortir de l'atelier et de rentrer chez moi.
Je venais à peine de fermer ma porte et de m'asseoir près de la fenêtre, qui donnait sur la campagne, lorsque j'entendis les grelots des chevaux et le roulement de la diligence au fond de la vallée. En même temps, je vis les amis de Bernard et son père arrêter la diligence le faire descendre et l'emmener bras dessus bras dessous après l'avoir embrassé.