«Oh! vous, dit-elle, on ne peut pas se fier à vous.

—Pourquoi? demanda Bernard.

—N'avez-vous pas trompé cette pauvre Rose-d'Amour.»

Bernard devint sombre tout à coup.

«Ne parlons pas de cela, dit-il. C'est elle qui m'a indignement trompé, et pour qui? pour ce Matthieu, un misérable, pour Jean-Paul, un enfant trouvé, et qui sait encore pour combien d'autres? Ah! la malheureuse! elle m'a bien fait souffrir!»

Il faut vous dire qu'en effet le pauvre Jean-Paul, après que je l'eus refusé, ne se tint pas pour battu, et raconta son amour à tous les voisins; et quoiqu'il eût dit très-honnêtement et très-franchement toute la vérité, les autres filles, qui se trouvaient blessées de la préférence qu'il me donnait, avaient raconté l'histoire tout autrement que lui, disant qu'il en agissait ainsi par ruse et pour mieux cacher son jeu.

La conversation de Bernard et de cette fille me fut bientôt répétée par une de mes camarades d'atelier, car on se faisait un plaisir de me tourmenter, parce que je ne voulais jamais rendre le mal pour le mal, ayant toujours à l'esprit cette parole de Jésus-Christ, que je lisais tous les soirs dans l'Évangile: «Aimez-vous les uns les autres.»

Ces paroles de Bernard me rejetèrent de nouveau dans une douleur dont vous ne pouvez avoir d'idée. Perdre ses amis, ses parents, son mari, c'est le plus grand malheur du monde; mais se sentir méprisée de celui qu'on aime le plus, n'est-ce pas le comble de toutes les calamités?

Alors, je commençai à désespérer de tout et à me dégoûter de la vie. Les livres saints eux-mêmes, que je lisais si souvent, n'avaient plus de consolation pour moi.

«Oui, puisqu'on me traite comme une malheureuse femme, odieuse à tous et méprisée de tous, pensai-je, c'est que Dieu ne veut pas que je vive plus longtemps, c'est que je n'ai plus rien à faire ici-bas.»