Renfermé dans mon rôle habituel d'observateur, j'avais déjà fait plus d'une remarque qui me dispensait d'accorder à la Comtesse Gamiani le mérite qu'on lui supposait. Comme femme du monde, je l'eus bientôt jugée, il me restait à disséquer son être moral, à porter le scalpel dans les régions du coeur; et je ne sais quoi d'étrange, d'inconnu, me gênait, m'arrêtait dans mon examen. J'éprouvais une peine infinie à démêler le fond de l'existence de cette femme dont la conduite n'expliquait rien.

Jeune encore avec une immense fortune, jolie au goût du grand nombre, cette femme sans parens, sans amis avoués, s'était en quelque sorte individualisée dans le monde. Elle dépensait seule, une existence capable, en toute apparence, de supporter plus d'un partage

Bien des langues avaient glosé, finissant toujours par médire: mais, faute de preuve, la Comtesse demeurait impénétrable.

Les uns l'appelaient une Foedora (1) [(1) Foedora - La femme sans coeur, Roman de Balzac.], une femme sans coeur et sans tempérament; d'autres lui supposaient une âme profondément blessée et qui veut désormais se soustraire aux déceptions cruelles.

Je voulais sortir du doute: Je mis à contribution toutes les ressources de ma logique; mais ce fut en vain, je n'arrivai jamais à une conclusion satisfaisante.

Dépité, j'allais quitter mon sujet, lorsque, derrière moi, un vieux libertin, élevant la voix, jeta cette exclamation: Bah! c'est une Tribade.

Ce mot fut un éclair, tout s'enchaînait, s'expliquait, il n'y avait plus de contradiction possible.

Une Tribade! Oh! ce mot retentit à l'oreille, d'une manière étrange: puis, il élève en vous je ne sais quelles images confuses de voluptés inouïes, lascives à l'excès. C'est la rage luxurieuse, la lubricité forcenée, la jouissance horrible qui reste inachevée.

Vainement j'écartai ces idées, elles mirent en un instant mon imagination en débauche. Je voyais déjà la Comtesse nue, dans les bras d'une autre femme, les cheveux épars, pantelante, abattue et que tourmente encore un plaisir avorté.

Mon sang était de feu, mes sens grondaient, je tombai comme étourdi sur un sopha.