Mais, rompant encore avec effort le cours mélancolique de ses idées, et voulant que le bon maréchal ne lût rien de déplaisant sur le visage de ses hôtes:

—On parlait donc alors avec beaucoup de liberté au roi Henri? dit-il. Peut-être aussi au commencement de son règne avait-il besoin d’établir ce ton-là; mais, lorsqu’il fut le maître, changea-t-il?

—Jamais, non, jamais notre grand roi ne cessa d’être le même jusqu’au dernier jour; il ne rougissait pas d’être un homme, et parlait à des hommes avec force et sensibilité. Eh! mon Dieu! je le vois encore embrassant le duc de Guise en carrosse, le jour même de sa mort; il m’avait fait une de ses spirituelles plaisanteries, et le duc lui dit: «Vous êtes à mon gré un des plus agréables hommes du monde, et notre destin portait que nous fussions l’un à l’autre; car, si vous n’eussiez été qu’un homme ordinaire, je vous aurais pris à mon service, à quelque prix que c’eût été; mais, puisque Dieu vous a fait naître un grand roi, il fallait bien que je fusse à vous.» Ah! grand homme! tu l’avais bien dit, s’écria Bassompierre, les larmes aux yeux, et peut-être un peu animé par les fréquentes rasades qu’il se versait: «Quand vous m’aurez perdu, vous connaîtrez ce que je valais.»

Pendant cette sortie, les différents personnages de la table avaient pris des attitudes diverses, selon leurs rôles dans les affaires publiques. L’un des Italiens affectait de causer et de rire tout bas avec la jeune fille de la maréchale; l’autre prenait soin du vieux abbé sourd, qui, mettant une main derrière son oreille pour mieux entendre, était le seul qui eût l’air attentif; Cinq-Mars avait repris sa distraction mélancolique après avoir lancé le maréchal, comme on regarde ailleurs après avoir jeté une balle à la paume jusqu’à ce qu’elle revienne; son frère aîné faisait les honneurs de la table avec le même calme; Puy-Laurens regardait avec soin la maîtresse de la maison: il était tout au duc d’Orléans et craignait le Cardinal; pour la maréchale, elle avait l’air affligé et inquiet; souvent des mots rudes lui avaient rappelé ou la mort de son mari ou le départ de son fils; plus souvent encore elle avait craint pour Bassompierre lui-même qu’il ne se compromît, et l’avait poussé plusieurs fois en regardant M. de Launay, qu’elle connaissait peu, et qu’elle avait quelque raison de croire dévoué au premier ministre; mais avec un homme de ce caractère, de tels avertissements étaient inutiles; il eut l’air de n’y point faire attention; et, au contraire, écrasant ce gentilhomme de ses regards hardis et du son de sa voix, il affecta de se tourner vers lui et de lui adresser tout son discours. Pour celui-ci, il prit un air d’indifférence et de politesse consentante qu’il ne quitta pas jusqu’au moment où, les deux battants étant ouverts, on annonça mademoiselle la duchesse de Mantoue.

Les propos que nous venons de transcrire longuement furent pourtant assez rapides, et le dîner n’était pas à la moitié quand l’arrivée de Marie de Gonzague fit lever tout le monde. Elle était petite, mais fort bien faite, et quoique ses yeux et ses cheveux fussent très noirs, sa fraîcheur était éblouissante comme la beauté de sa peau. La maréchale fit le geste de se lever pour son rang, et l’embrassa sur le front pour sa bonté et son bel âge.

—Nous vous avons attendue longtemps aujourd’hui, chère Marie, lui dit-elle en la plaçant près d’elle; vous me restez heureusement pour remplacer un de mes enfants qui part.

La jeune duchesse rougit et baissa la tête et les yeux pour qu’on ne vît pas leur rougeur, et dit d’une voix timide:—Madame, il le faut bien, puisque vous remplacez ma mère auprès de moi. Et un regard fit pâlir Cinq-Mars à l’autre bout de la table.

Cette arrivée changea la conversation; elle cessa d’être générale, et chacun parla bas à son voisin. Le maréchal seul continuait à dire quelques mots de la magnificence de l’ancienne cour, et de ses guerres en Turquie, et des tournois, et de l’avarice de la cour nouvelle; mais, à son grand regret, personne ne relevait ses paroles, et on allait sortir de table, lorsque l’horloge ayant sonné deux heures, cinq chevaux parurent dans la grande cour: quatre seulement étaient montés par des domestiques en manteaux et bien armés; l’autre cheval, noir et très vif, était tenu en main par le vieux Grandchamp: c’était celui de son jeune maître.

—Ah! Ah! s’écria Bassompierre, voilà notre cheval de bataille tout sellé et bridé; allons, jeune homme, il faut dire comme notre vieux Marot:

Adieu la Court, adieu les dames!
Adieu les filles et les femmes!
Adieu vous dy pour quelque temps;
Adieu vos plaisans passe-temps;
Adieu le bal, adieu la dance,
Adieu mesure, adieu cadance,
Tabourins, Hauts-bois, Violons,
Puisqu’à la guerre nous allons.