Chacun l’imita en se taisant ou en parlant bas.
La journée fut triste et le souper silencieux au château de Chaumont.
Quand vinrent dix heures du soir, le vieux maréchal, conduit par son valet de chambre, se retira dans la tour du nord, voisine de la porte et opposée à la rivière. La chaleur était extrême; il ouvrit la fenêtre, et, s’enveloppant d’une vaste robe de soie, plaça un flambeau pesant sur une table et voulut rester seul. Sa croisée donnait sur la plaine, que la lune dans son premier quartier n’éclairait que d’une lumière incertaine; le ciel se chargeait de nuages épais, et tout disposait à la mélancolie. Quoique Bassompierre n’eût rien de rêveur dans le caractère, la tournure qu’avait prise le dîner lui revint à la mémoire, et il se mit à repasser en lui-même toute sa vie et les tristes changements que le nouveau règne y avait apportés, règne qui semblait avoir soufflé sur lui un vent d’infortune: la mort d’une sœur chérie, les désordres de l’héritier de son nom, les pertes de ses terres et de sa faveur, la fin récente de son ami le maréchal d’Effiat dont il occupait la chambre, toutes ces pensées lui arrachèrent un soupir involontaire; il se mit à la fenêtre pour respirer.
En ce moment il crut entendre du côté du bois la marche d’une troupe de chevaux; mais le vent qui vint à augmenter le dissuada de cette première pensée, et tout bruit cessant tout à coup, il l’oublia. Il regarda encore quelque temps tous les feux du château qui s’éteignirent successivement après avoir serpenté dans les ogives des escaliers et rôdé dans les cours et les écuries; retombant ensuite sur son grand fauteuil de tapisserie, le coude appuyé sur la table, il se livra profondément à ses réflexions; et bientôt après, tirant de son sein un médaillon qu’il y cachait suspendu à un ruban noir:—Viens, mon bon et vieux maître, viens, dit-il, viens causer avec moi comme tu fis si souvent; viens, grand roi, oublier ta cour pour le rire d’un ami véritable; viens, grand homme, me consulter sur l’ambitieuse Autriche; viens, inconstant chevalier, me parler de la bonhomie de ton amour et de la bonne foi de ton infidélité; viens, héroïque soldat, me crier encore que je t’offusque au combat; ah! que ne l’ai-je fait dans Paris! que n’ai-je reçu ta blessure! Avec ton sang, le monde a perdu les bienfaits de ton règne interrompu...
Les larmes du maréchal troublaient la glace du large médaillon, et il les effaçait par de respectueux baisers, quand la porte, ouverte brusquement, le fit sauter sur son épée.
—Qui va là? cria-t-il dans sa surprise. Elle fut bien plus grande quand il reconnut M. de Launay, qui, le chapeau à la main, s’avança jusqu’à lui, et lui dit avec embarras:
—Monsieur le maréchal, c’est le cœur navré de douleur que je me vois forcé de vous dire que le roi m’a commandé de vous arrêter. Un carrosse vous attend à la grille avec trente mousquetaires de M. le Cardinal-duc.
Bassompierre ne s’était point levé, et avait encore le médaillon dans la main gauche et l’épée dans l’autre main; il la tendit dédaigneusement à cet homme, et lui dit:
—Monsieur, je sais que j’ai vécu trop longtemps, et c’est à quoi je pensais; c’est au nom de ce grand Henri que je remets paisiblement cette épée à son fils. Suivez-moi.
Il accompagna ces mots d’un regard si ferme, que de Launay fut attéré et le suivit en baissant la tête, comme si lui-même eût été arrêté par le noble vieillard, qui, saisissant un flambeau, sortit de la cour et trouva toutes les portes ouvertes par des gardes à cheval, qui avaient effrayé les gens du château, au nom du roi, et ordonné le silence. Le carrosse était préparé et partit rapidement, suivi de beaucoup de chevaux. Le maréchal, assis à côté de M. de Launay, commençait à s’endormir, bercé par le mouvement de la voiture, lorsqu’une voix forte cria au cocher: Arrête! et, comme il poursuivait, un coup de pistolet partit... Les chevaux s’arrêtèrent.—Je déclare, monsieur, que ceci se fait sans ma participation, dit Bassompierre. Puis, mettant la tête à la portière, il vit qu’il se trouvait dans un petit bois et un chemin trop étroit pour que les chevaux pussent passer à droite ou à gauche de la voiture, avantage très grand pour les agresseurs, puisque les mousquetaires ne pouvaient avancer; il cherchait à voir ce qui se passait, lorsqu’un cavalier, ayant à la main une longue épée dont il parait les coups que lui portait un garde, s’approcha de la portière en criant: Venez, venez, monsieur le maréchal.