Le visage impassible de M. de Laubardemont paraissait dominer les juges de son choix; plus grand qu’eux presque de toute la tête, il était placé sur un siège plus élevé que les leurs; chacun de ses regards ternes et inquiets leur envoyait un ordre. Il était vêtu d’une longue et large robe rouge, une calotte noire couvrait ses cheveux; il semblait occupé à débrouiller des papiers qu’il faisait passer aux juges et circuler dans leurs mains. Des accusateurs, tous ecclésiastiques, siégeaient à droite des juges: ils étaient revêtus d’aubes et d’étoles; on distinguait le père Lactance à la simplicité de son habit de capucin, à sa tonsure et à la rudesse de ses traits. Dans une tribune était l’évêque de Poitiers; d’autres tribunes étaient pleines de femmes voilées. Aux pieds des juges, une foule ignoble de femmes et d’hommes de la lie du peuple s’agitait derrière six jeunes religieuses des Ursulines dégoûtées de les approcher: c’étaient les témoins.
Le reste de la salle était plein d’une foule immense, sombre, silencieuse, suspendue aux corniches, aux portes, aux poutres, et pleine d’une terreur qui en donnait aux juges, car cette stupeur venait de l’intérêt du peuple pour l’accusé. Des archers nombreux, armés de longues piques, encadraient ce lugubre tableau d’une manière digne de ce farouche aspect de la multitude.
Au geste du président on fit retirer les témoins, auxquels un huissier ouvrit une porte étroite. On remarqua la supérieure des Ursulines, qui, en passant devant M. de Laubardemont, s’avança, et dit assez haut:—Vous m’avez trompée, monsieur. Il demeura impassible: elle sortit.
Un silence profond régnait dans l’assemblée.
Se levant avec gravité, mais avec un trouble visible, un des juges, nommé Houmain, lieutenant criminel d’Orléans, lut une espèce de mise en accusation d’une voix très basse et si enrouée, qu’il était impossible d’en saisir aucune parole. Cependant il se faisait entendre lorsque ce qu’il avait à dire devait frapper l’esprit du peuple. Il divisa les preuves du procès en deux sortes: les unes résultant des dépositions de soixante-douze témoins; les autres, et les plus certaines, des exorcismes des révérends pères ici présents, s’écria-t-il en faisant le signe de la croix.
Les pères Lactance, Barré et Mignon s’inclinèrent profondément en répétant aussi ce signe sacré.—Oui, messeigneurs, dit-il en s’adressant aux juges, on a reconnu et déposé devant vous ce bouquet de roses blanches et ce manuscrit signé du sang du magicien, copie du pacte qu’il avait fait avec Lucifer, et qu’il était forcé de porter sur lui pour conserver sa puissance. On lit encore avec horreur ces paroles écrites au bas du parchemin: La minute est aux enfers, dans le cabinet de Lucifer.
Un éclat de rire qui semblait sortir d’une poitrine forte s’entendit dans la foule. Le président rougit, et fit signe à des archers, qui essayèrent en vain de trouver le perturbateur. Le rapporteur continua:
—Les démons ont été forcés de déclarer leurs noms par la bouche de leurs victimes. Ces noms et leurs faits sont déposés sur cette table: ils s’appellent Astaroth, de l’ordre des Séraphins; Easas, Celsus, Acaos, Cédron, Asmodée, de l’ordre des Trônes; Alex, Zabulon, Cham, Uriel et Achas, des Principautés, etc.; car le nombre en était infini. Quant à leurs actions, qui de nous n’en fut témoin?
Un long murmure sortit de l’assemblée; on imposa silence, quelques hallebardes s’avancèrent, tout se tut.
—Nous avons vu avec douleur la jeune et respectable supérieure des Ursulines déchirer son sein de ses propres mains et se rouler dans la poussière; les autres sœurs, Agnès, Claire, etc., sortir de la modestie de leur sexe par des gestes passionnés ou des rires immodérés. Lorsque des impies ont voulu douter de la présence des démons, et que nous-mêmes avons senti notre conviction ébranlée, parce qu’ils refusaient de s’expliquer devant des inconnus, soit en grec, soit en arabe, les révérends pères nous ont raffermi en daignant nous expliquer que, la malice des mauvais esprits étant extrême, il n’était pas surprenant qu’ils eussent feint cette ignorance pour être moins pressés de questions; qu’ils avaient même fait, dans leurs réponses, quelques barbarismes, solécismes et autres fautes, pour qu’on les méprisât, et que par dédain les saints docteurs les laissassent en repos; et que leur haine était si forte, que, sur le point de faire un de leurs tours miraculeux, ils avaient fait suspendre une corde au plancher pour faire accuser de supercherie des personnages aussi révérés, tandis qu’il a été affirmé sous serment, par des personnes respectables, que jamais il n’y eut de corde en cet endroit.