L’assemblée s’émut en sens divers; il y eut un moment de tumulte.—Le malheureux! il l’aimait, disaient quelques-uns. Une demoiselle si bonne! disaient les femmes. La pitié commençait à gagner. On jeta de l’eau froide sur Grandier sans le faire sortir, et on l’attacha sur la banquette. Le rapporteur continua:
—Il nous est enjoint de lire le début de ce livre à la cour. Et il lut ce qui suit:
«C’est pour toi, douce et belle Madeleine, c’est pour mettre en repos ta conscience troublée, que j’ai peint dans un livre une seule pensée de mon âme. Elles sont toutes à toi, fille céleste, parce qu’elles y retournent comme au but de toute mon existence; mais cette pensée que je t’envoie comme une fleur vient de toi, n’existe que par toi, et retourne à toi seule.
«Ne sois pas triste parce que tu m’aimes; ne sois pas affligée parce que je t’adore. Les anges du ciel, que font-ils? et les âmes des bienheureux, que leur est-il promis? Sommes-nous moins purs que les anges? nos âmes sont-elles moins détachées de la terre qu’après la mort? O Madeleine! qu’y a-t-il en nous dont le regard du Seigneur s’indigne? Est-ce lorsque nous prions ensemble, et que, le front prosterné dans la poussière devant ses autels, nous demandons une mort prochaine qui nous vienne saisir durant la jeunesse et l’amour? Est-ce au temps où, rêvant seuls sous les arbres funèbres du cimetière, nous cherchons une double tombe, souriant à notre mort et pleurant sur notre vie? Serait-ce lorsque tu viens t’agenouiller devant moi-même au tribunal de la pénitence, et que, parlant en présence de Dieu, tu ne peux rien trouver de mal à me révéler, tant j’ai soutenu ton âme dans les régions pures du ciel? Qui pourrait donc offenser notre Créateur? Peut-être, oui, peut-être seulement, je le crois, quelque esprit du ciel aurait pu m’envier ma félicité, lorsqu’au jour de Pâques je te vis prosternée devant moi, épurée par de longues austérités du peu de souillure qu’avait pu laisser en toi la tache originelle. Que tu étais belle! ton regard cherchait ton Dieu dans le ciel, et ma main tremblante l’apporta sur tes lèvres pures que jamais lèvre humaine n’osa effleurer. Etre angélique, j’étais seul à partager les secrets du Seigneur, ou plutôt l’unique secret de la pureté de ton âme; je t’unissais à ton Créateur, qui venait de descendre aussi dans mon sein. Hymen ineffable dont l’Eternel fut le prêtre lui-même, vous étiez seul permis entre la Vierge et le Pasteur; la seule volupté de chacun de nous fut de voir une éternité de bonheur commencer pour l’autre, et de respirer ensemble les parfums du ciel, de prêter déjà l’oreille à ses concerts, et d’être sûrs que nos âmes dévoilées à Dieu seul et à nous étaient dignes de l’adorer ensemble.
«Quel scrupule pèse encore sur ton âme, ô ma sœur? Ne crois-tu pas que j’aie rendu un culte trop grand à ta vertu? Crains-tu qu’une si pure admiration ne m’ait détourné de celle du Seigneur?...»
Houmain en était là quand la porte par laquelle étaient sortis les témoins s’ouvrit tout à coup. Les juges, inquiets, se parlèrent à l’oreille. Laubardemont, incertain, fit signe aux pères pour savoir si c’était quelque scène exécutée par leur ordre; mais, étant placés à quelque distance de lui et surpris eux-mêmes, ils ne purent lui faire entendre que ce n’était point eux qui avaient préparé cette interruption. D’ailleurs, avant que leurs regards eussent été échangés, l’on vit, à la grande stupéfaction de l’assemblée, trois femmes en chemise, pieds nus, la corde au cou, un cierge à la main, s’avançant jusqu’au milieu de l’estrade. C’était la supérieure, suivie des sœurs Agnès et Claire. Toutes deux pleuraient; la supérieure était fort pâle, mais son port était assuré et ses yeux fixes et hardis: elle se mit à genoux; ses compagnes l’imitèrent; tout fut si troublé que personne ne songea à l’arrêter, et d’une voix claire et ferme, elle prononça ces mots, qui retentirent dans tous les coins de la salle:
—Au nom de la très sainte Trinité, moi Jeanne de Belfiel, fille du baron de Cose; moi, supérieure indigne du couvent des Ursulines de Loudun, je demande pardon à Dieu et aux hommes du crime que j’ai commis en accusant l’innocent Urbain Grandier. Ma possession était fausse, mes paroles suggérées, le remords m’accable...
—Bravo! s’écrièrent les tribunes et le peuple en frappant des mains. Les juges se levèrent; les archers, incertains, regardèrent le président: il frémit de tout son corps, mais resta immobile.
—Que chacun se taise! dit-il d’une voix aigre; archers, faites votre devoir.
Cet homme se sentait soutenu par une main si puissante, que rien ne l’effrayait, car la pensée du ciel ne lui était jamais venue.