Au lieu de sa mère, l’enfant, en se retournant, ne vit plus que des visages mâles qui le regardaient avec une avidité triste et lui faisaient signe de continuer. Il n’osa pas descendre, et se remit à la fenêtre en tremblant.
—Oh! je vois le père Lactance et le père Barré qui enfoncent eux-mêmes d’autres morceaux de bois qui lui serrent les jambes. Oh! comme il est pâle! il a l’air de prier Dieu; mais voilà sa tête qui tombe en arrière comme s’il mourait. Ah! ôtez-moi de là...
Et il tomba dans les bras du jeune avocat, de M. du Lude et de Cinq-Mars, qui s’étaient approchés pour le soutenir.
—Deus stetit in synagoga deorum: in medio autem Deus dijudicat..., chantèrent des voix fortes et nasillardes qui sortaient de cette petite fenêtre; elles continuèrent longtemps un plain-chant de psaumes entrecoupé par des coups de marteau, ouvrage infernal qui marquait la mesure des chants célestes. On aurait pu se croire près de l’antre d’un forgeron; mais les coups étaient sourds et faisaient bien sentir que l’enclume était le corps d’un homme.
—Silence! dit Fournier, il parle; les chants et les coups s’interrompent.
Une faible voix en effet dit lentement: —O mes pères! adoucissez la rigueur de vos tourments, car vous réduiriez mon âme au désespoir, et je chercherais à me donner la mort.
Ici partit et s’élança jusqu’aux voûtes l’explosion des cris du peuple; les hommes, furieux, se jettent sur l’estrade et l’emportent d’assaut sur les archers étonnés et hésitants; la foule sans armes les pousse, les presse, les étouffe contre les murs, et tient leurs bras sans mouvement; ses flots se précipitent sur les portes qui conduisent à la chambre de la question, et, les faisant crier sous leur poids, menacent de les enfoncer; l’injure retentit par mille voix formidables et va épouvanter les juges.
—Ils sont partis, ils l’ont emporté! s’écrie un homme.
Tout s’arrête aussitôt, et, changeant de direction, la foule s’enfuit de ce lieu détestable et s’écoule rapidement dans les rues. Une singulière confusion y régnait.
La nuit était venue pendant la longue séance, et des torrents de pluie tombaient du ciel. L’obscurité était effrayante; les cris des femmes glissant sur le pavé ou repoussées par le pas des chevaux des gardes, les cris sourds et simultanés des hommes rassemblés et furieux, et le tintement continuel des cloches qui annonçaient le supplice avec les coups répétés de l’agonie, les roulements d’un tonnerre lointain, tout s’unissait pour le désordre. Si l’oreille était étonnée, les yeux ne l’étaient pas moins; quelques torches funèbres allumées au coin des rues et jetant une lumière capricieuse montraient des gens armés et à cheval qui passaient au galop en écrasant la foule: ils couraient se réunir sur la place de Saint-Pierre; des tuiles les frappaient quelquefois dans leur passage, mais, ne pouvant atteindre le coupable éloigné, ces tuiles tombaient sur le voisin innocent. La confusion était extrême, et devint plus grande encore lorsque, débouchant par toutes les rues sur cette place nommée Saint-Pierre-le-Marché, le peuple la trouva barricadée de tous côtés et remplie de gardes à cheval et d’archers. Des charrettes liées aux bornes des rues en fermaient toutes les issues, et des sentinelles armées d’arquebuses étaient auprès. Sur le milieu de la place s’élevait un bûcher composé de poutres énormes posées les unes sur les autres de manière à former un carré parfait; un bois plus blanc et plus léger le recouvrait; un immense poteau s’élevait au centre de cet échafaud. Un homme vêtu de rouge et tenant une torche baissée était debout près de cette sorte de mât, qui s’apercevait de loin. Un réchaud énorme, recouvert de tôle à cause de la pluie, était à ses pieds.