—Et qu’aurait-il donc fait?

—Il aurait laissé brûler très tranquillement ce curé par les autres curés, et m’aurait dit: «Grandchamp, aie soin que mes chevaux aient de l’avoine, et qu’on ne la retire pas;» ou bien: «Grandchamp, prends bien garde que la pluie ne fasse rouiller mon épée dans le fourreau et ne mouille l’amorce de mes pistolets»; car M. le Maréchal pensait à tout et ne se mêlait jamais de ce qui ne le regardait pas. C’était son grand principe; et, comme il était, Dieu merci, aussi bon soldat que général, il avait toujours soin de ses armes comme le premier lansquenet venu, et il n’aurait pas été seul contre trente jeunes gaillards avec une petite épée de bal.

Cinq-Mars sentait fort bien les pesantes épigrammes du bonhomme, et craignait qu’il ne l’eût suivi plus loin que le bois de Chaumont; mais il ne voulait pas l’apprendre, de peur d’avoir des explications à donner, ou un mensonge à faire, ou le silence à ordonner, ce qui eût été un aveu et une confidence; il prit le parti de piquer son cheval et de passer devant son vieux domestique; mais celui-ci n’avait pas fini, et, au lieu de marcher à la droite de son maître, il revint à sa gauche et continua la conversation.

—Croyez-vous, monsieur, par exemple, que je me permette de vous laisser aller où vous voudrez sans vous suivre? Non, monsieur, j’ai trop avant dans l’âme le respect que je dois à madame la marquise pour me mettre dans le cas de m’entendre dire: «Grandchamp, mon fils a été tué d’une balle ou d’un coup d’épée; pourquoi n’étiez-vous pas devant lui?» ou bien: «Il a reçu un coup de stylet d’un Italien, parce qu’il allait la nuit sous la fenêtre d’une grande princesse; pourquoi n’avez-vous pas arrêté l’assassin?» Cela serait fort désagréable pour moi, monsieur, et jamais on n’a rien eu de ce genre à me reprocher. Une fois M. le Maréchal me prêta à son neveu, M. le Comte, pour faire une campagne dans les Pays-Bas, parce que je sais l’espagnol; eh bien, je m’en suis tiré avec honneur, comme je le fais toujours. Quand M. le Comte reçut son boulet dans le bas-ventre, je ramenai moi seul ses chevaux, ses mulets, sa tente et tout son équipage sans qu’il manquât un mouchoir, monsieur; et je puis vous assurer que les chevaux étaient aussi bien pansés et harnachés, en rentrant à Chaumont, que si M. le Comte eût été prêt à partir pour la chasse. Aussi n’ai-je reçu que des compliments et des choses agréables de toute la famille, comme j’aime à m’en entendre dire.

—C’est très bien, mon ami, dit Henri d’Effiat; je te donnerai peut-être un jour des chevaux à ramener; mais, en attendant, prends donc cette grande bourse d’or que j’ai pensé perdre deux ou trois fois, et tu payeras pour moi partout; cela m’ennuie tant!...

—M. le Maréchal ne faisait pas cela, monsieur. Comme il avait été surintendant des finances, il comptait son argent de sa main; et je crois que vos terres ne seraient pas en si bon état et que vous n’auriez pas tant d’or à compter vous-même s’il eût fait autrement; ayez donc la bonté de garder votre bourse, dont vous ne savez sûrement pas le contenu exactement.

—Ma foi non!

Grandchamp fit entendre un profond soupir à cette exclamation dédaigneuse de son maître.

—Ah! monsieur le marquis! monsieur le marquis! quand je pense que le grand roi Henri, devant mes yeux, mit dans sa poche ses gants de chamois parce que la pluie les gâtait; quand je pense que M. de Rosny lui refusait de l’argent, quand il en avait trop dépensé; quand je pense...

—Quand tu penses, tu es bien ennuyeux, mon ami, interrompit son maître, et tu ferais mieux de me dire ce que c’est que cette figure noire qui me semble marcher dans la boue derrière nous.