—Je crois que c’est quelque pauvre paysanne qui veut demander l’aumône; elle peut nous suivre aisément, car nous n’allons pas vite avec ce sable où s’enfoncent les chevaux jusqu’aux jarrets. Nous irons peut-être aux Landes un jour, monsieur, et vous verrez alors un pays comme celui-ci, des sables et de grands sapins tout noirs; c’est un cimetière continuel à droite et à gauche de la route, et en voici un petit échantillon. Tenez, à présent que la pluie a cessé et qu’on y voit un peu, regardez toutes ces bruyères et cette grande plaine sans un village ni une maison. Je ne sais pas trop où nous passerons la nuit; mais, si monsieur me croit, nous couperons des branches d’arbres, et nous bivouaquerons; vous verrez comme je sais faire une baraque avec un peu de terre: on a chaud là-dessous comme dans un bon lit.
—J’aime mieux continuer jusqu’à cette lumière que j’aperçois à l’horizon, dit Cinq-Mars; car je me sens, je crois, un peu de fièvre, et j’ai soif. Mais va-t’en derrière, je veux marcher seul; rejoins les autres, et suis-moi.
Grandchamp obéit, et se consola en donnant à Germain, Louis et Étienne, des leçons sur la manière de reconnaître le terrain la nuit.
Cependant son jeune maître était accablé de fatigue. Les émotions violentes de la journée avaient remué profondément son âme; et ce long voyage à cheval, ces deux derniers jours, presque sans nourriture, à cause des événements précipités, la chaleur du soleil, le froid glacial de la nuit, tout contribuait à augmenter son malaise, à briser son corps délicat. Pendant trois heures il marcha en silence devant ses gens, sans que la lumière qu’il avait vue à l’horizon parût s’approcher; il finit par ne plus la suivre des yeux, et sa tête, devenue plus pesante, tomba sur sa poitrine; il abandonna les rênes à son cheval fatigué, qui suivit de lui-même la grand’route, et, croisant les bras, il se laissa bercer par le mouvement monotone de son compagnon de voyage, qui buttait souvent contre de gros cailloux jetés par les chemins. La pluie avait cessé, ainsi que la voix des domestiques, dont les chevaux suivaient à la file celui du maître. Le jeune homme s’abandonna librement à l’amertume de ses pensées: il se demanda si le but éclatant de ses espérances ne le fuirait pas dans l’avenir et de jour en jour, comme cette lumière phosphorique le fuyait dans l’horizon de pas en pas. Etait-il probable que cette jeune Princesse, rappelée presque de force à la cour galante d’Anne d’Autriche, refusât toujours les mains, peut-être royales, qui lui seraient offertes? Quelle apparence qu’elle se résignât à renoncer au trône pour attendre qu’un caprice de la fortune vînt réaliser des espérances romanesques et saisir un adolescent presque dans les derniers rangs de l’armée, pour le porter à une telle élévation avant que l’âge de l’amour fût passé! Qui l’assurait que les vœux mêmes de Marie de Gonzague eussent été bien sincères?—Hélas! se disait-il, peut-être est-elle parvenue à s’étourdir elle-même sur ses propres sentiments; la solitude de la campagne avait préparé son âme à recevoir des impressions profondes. J’ai paru, elle a cru que j’étais celui qu’elle avait rêvé; notre âge et mon amour ont fait le reste. Mais lorsqu’à la cour elle aura mieux appris, par l’intimité de la Reine, à contempler de bien haut les grandeurs auxquelles j’aspire, et que je ne vois encore que de bien bas; quand elle se verra tout à coup en possession de tout son avenir, et qu’elle mesurera d’un coup d’œil sûr le chemin qu’il me faut faire; quand elle entendra, autour d’elle, prononcer des serments semblables aux miens par des voix qui n’auraient qu’un mot à dire pour me perdre et détruire celui qu’elle attend pour son mari, pour son seigneur, ah! insensé que j’ai été! elle verra toute sa folie et s’irritera de la mienne.
C’était ainsi que le plus grand malheur de l’amour, le doute, commençait à déchirer son cœur malade; il sentait son sang brûlé se porter à la tête et l’appesantir; souvent il tombait sur le cou de son cheval ralenti, et un demi-sommeil accablait ses yeux; les sapins noirs qui bordaient la route lui paraissaient de gigantesques cadavres qui passaient à ses côtés; il vit ou crut voir la même femme vêtue de noir qu’il avait montrée à Grandchamp s’approcher de lui jusqu’à toucher les crins de son cheval, tirer son manteau, et s’enfuir en ricanant; le sable de la route lui parut une rivière qui coulait sur lui en voulant remonter vers sa source: cette vue bizarre éblouit ses yeux affaiblis; il les ferma et s’endormit sur son cheval.
Bientôt il se sentit arrêté; mais le froid l’avait saisi. Il entrevit des paysans, des flambeaux, une masure, une grande chambre où on le transportait, un vaste lit dont Grandchamp fermait les lourds rideaux, et se rendormit étourdi par la fièvre qui bourdonnait à ses oreilles.
Des songes plus rapides que les grains de poussière chassés par le vent tourbillonnaient sous son front; il ne pouvait les arrêter et s’agitait sur sa couche. Urbain Grandier torturé, sa mère en larmes, son gouverneur armé, Bassompierre chargé de chaînes, passaient en lui faisant un signe d’adieu; il porta la main sur sa tête en dormant et fixa le rêve, qui sembla se développer sous ses yeux comme un tableau de sable mouvant.
Une place publique couverte d’un peuple étranger, un peuple du Nord qui jetait des cris de joie, mais des cris sauvages; une haie de gardes, de soldats farouches; ceux-ci étaient Français.
—Viens avec moi, dit d’une voix douce Marie de Gonzague en lui prenant la main. Vois-tu, j’ai un diadème; voici ton trône, viens avec moi.
Et elle l’entraînait, et le peuple criait toujours.