—A mort! quelle horreur!
—Je lis: «Sa Majesté Charles Ier n’a pas eu le courage de signer l’arrêt, mais il a désigné quatre commissaires...»
—Roi faible, je t’abandonne. Tu n’auras plus notre argent. Tombe, puisque tu es ingrat!... Oh malheureux Wentworth!
Et une larme parut aux yeux de Richelieu; ce même homme qui venait de jouer avec la vie de tant d’autres, pleura un ministre abandonné de son prince. Le rapport de cette situation à la sienne l’avait frappé, et c’était lui-même qu’il pleurait dans cet étranger. Il cessa de lire à haute voix les dépêches qu’il ouvrait, et son confident l’imita. Il parcourut avec une scrupuleuse attention tous les rapports détaillés des actions les plus minutieuses et les plus secrètes de tout personnage un peu important; rapports qu’il faisait toujours joindre à ses nouvelles par ses habiles espions. On attachait ces rapports secrets aux dépêches du Roi, qui devaient toutes passer par les mains du Cardinal, et être soigneusement repliées, pour arriver au prince épurées et telles qu’on voulait les lui faire lire. Les notes particulières furent toutes brûlées avec soin par le Père, quand le Cardinal en eut pris connaissance; et celui-ci cependant ne paraissait point satisfait: il se promenait fort vite en long et en large dans l’appartement avec des gestes d’inquiétude, lorsque la porte s’ouvrit et un treizième courrier entra. Ce nouveau messager avait l’air d’un enfant de quatorze ans à peine; il tenait sous le bras un paquet cacheté de noir pour le Roi, et ne donna au Cardinal qu’un petit billet sur lequel un regard dérobé de Joseph ne put entrevoir que quatre mots. Le Duc tressaillit, le déchira en mille pièces, et, se courbant à l’oreille de l’enfant, lui parla assez longtemps sans réponse; tout ce que Joseph entendit fut, lorsque le Cardinal le fit sortir de la salle: Fais-y bien attention, pas avant douze heures d’ici.
Pendant cet a parte du Cardinal, Joseph était occupé à soustraire de sa vue un nombre infini de libelles qui venaient de Flandre et d’Allemagne, et que le ministre voulait voir, quelque amers qu’ils fussent pour lui. Il affectait à cet égard une philosophie qu’il était loin d’avoir, et, pour faire illusion à ceux qui l’entouraient, il feignait quelquefois de trouver que ses ennemis n’avaient pas tout à fait tort, et de rire de leurs plaisanteries; cependant ceux qui avaient une connaissance plus approfondie de son caractère démêlaient une rage profonde sous cette apparente modération, et savaient qu’il n’était satisfait que lorsqu’il avait fait condamner par le Parlement le livre ennemi à être brûlé en place de Grève, comme injurieux au Roi en la personne de son ministre l’illustrissime Cardinal, comme on le voit dans les arrêts du temps, et que son seul regret était que l’auteur ne fût pas à la place de l’ouvrage: satisfaction qu’il se donnait quand il le pouvait, comme il le fit pour Urbain Grandier.
C’était son orgueil colossal qu’il vengeait ainsi sans se l’avouer à lui-même, et travaillant longtemps, un an quelquefois, à se persuader que l’intérêt de l’État y était engagé. Ingénieux à rattacher ses affaires particulières à celles de la France, il s’était convaincu lui-même qu’elle saignait des blessures qu’il recevait. Joseph, très attentif à ne pas provoquer sa mauvaise humeur dans ce moment, mit à part et déroba un livre intitulé: Mystères politiques du Cardinal de la Rochelle; un autre, attribué à un moine de Munich, dont le titre était: Questions quolibétiques, ajustées au temps présent, et Impiété sanglante du dieu Mars. L’honnête avocat Aubery, qui nous a transmis une des plus fidèles histoires de l’éminentissime Cardinal, est transporté de fureur au seul titre du premier de ces livres, et s’écrie que le grand ministre eut bien sujet de se glorifier que ces ennemis, inspirés contre leur gré du même enthousiasme qui a fait rendre des oracles à l’ânesse de Balaam, à Caïphe et autres qui semblaient plus indignes du don de la prophétie, l’appelaient à bon titre Cardinal de la Rochelle, puisqu’il avait, trois ans après leurs écrits, réduit cette ville, de même que Scipion a été nommé l’Africain pour avoir subjugué cette PROVINCE. Peu s’en fallut que le père Joseph, qui était nécessairement dans les mêmes idées, n’exprimât dans les mêmes termes son indignation; car il se rappelait avec douleur la part de ridicule qu’il avait prise dans le siége de la Rochelle, qui, tout en n’étant pas une province comme l’Afrique, s’était permis de résister à l’éminentissime Cardinal, quoique le père Joseph eût voulu faire passer les troupes par un égout, se piquant d’être assez habile dans l’art des sièges. Cependant il se contint, et eut encore le temps de cacher le libelle moqueur dans la poche de sa robe brune avant que le ministre eût congédié son jeune courrier et fût revenu de la porte à la table.
—Le départ, Joseph, le départ! dit-il. Ouvre les portes à toute cette cour qui m’assiège, et allons trouver le Roi, qui m’attend à Perpignan; je le tiens cette fois pour toujours.
Le capucin se retira, et bientôt les pages, ouvrant les doubles portes dorées, annoncèrent successivement les plus grands seigneurs de cette époque, qui avaient obtenu du Roi la permission de le quitter pour venir saluer le ministre; quelques-uns même, sous prétexte de maladie ou d’affaires de service, étaient partis à la dérobée pour ne pas être les derniers dans son antichambre, et le triste monarque s’était trouvé presque tout seul, comme les autres rois ne se voient d’ordinaire qu’à leur lit de mort; mais il semblait que le trône fût sa couche funèbre aux yeux de la cour, son règne une continuelle agonie, et son ministre un successeur menaçant.
Deux pages des meilleures maisons de France se tenaient près de la porte où les huissiers annonçaient chaque personnage qui, dans le salon précédent, avait trouvé le père Joseph. Le Cardinal, toujours assis dans son grand fauteuil, restait immobile pour le commun des courtisans, faisait une inclination de tête aux plus distingués, et pour les princes seulement s’aidait de ses deux bras pour se soulever légèrement; chaque courtisan allait le saluer profondément, et, se tenant debout devant lui près de la cheminée, attendait qu’il lui adressât la parole; ensuite, selon le signe du Cardinal, il continuait à faire le tour du salon pour sortir par la même porte par où l’on entrait, restait un moment à saluer le père Joseph, qui singeait son maître et que l’on avait pour cela nommé l’Éminence grise, et sortait enfin du palais, ou bien se rangeait debout derrière son fauteuil, si le ministre l’y engageait, ce qui était une marque de la plus grande faveur.
Il laissa passer d’abord quelques personnages insignifiants et beaucoup de mérites inutiles, et n’arrêta cette procession qu’au maréchal d’Estrées, qui, partant pour l’ambassade de Rome, venait lui faire ses adieux: tout ce qui suivait cessa d’avancer. Ce mouvement avertit dans le salon précédent qu’une conversation plus longue s’engageait, et le père Joseph, paraissant, échangea avec le Cardinal un regard qui voulait dire d’une part: Souvenez-vous de la promesse que vous venez de me faire; de l’autre: Soyez tranquille. En même temps, l’adroit capucin fit voir à son maître qu’il tenait sous le bras une de ses victimes qu’il préparait à être un docile instrument: c’était un jeune gentilhomme qui portait un manteau vert très court et une veste de même couleur, un pantalon rouge fort serré, avec de brillantes jarretières d’or dessous, habit des pages de Monsieur. Le père Joseph lui parlait bien en secret, mais point dans le sens de son maître; il ne pensait qu’à être cardinal, et se préparait d’autres intelligences en cas de défection de la part du premier ministre.