—Dites à Monsieur qu’il ne se fie pas aux apparences, et qu’il n’a pas de plus fidèle serviteur que moi. Le Cardinal commence à baisser; et je crois de ma conscience d’avertir de ses fautes celui qui pourrait hériter du pouvoir royal pendant la minorité. Pour donner à votre grand prince une preuve de ma bonne foi, dites-lui qu’on veut faire arrêter Puy-Laurens, qui est à lui; qu’il le fasse cacher, ou bien le Cardinal le mettra aussi à la Bastille.
Tandis que le serviteur trahissait ainsi son maître, le maître ne restait pas en arrière et trahissait le serviteur. Son amour-propre et un reste de respect pour les choses de l’Église le faisaient souffrir à l’idée de voir le méprisable agent couvert du même chapeau qui était une couronne pour lui, et assis aussi haut que lui-même, à cela près de l’emploi passager de ministre. Parlant donc à demi-voix au maréchal d’Estrées:
—Il n’est pas nécessaire, lui dit-il, de persécuter plus longtemps Urbain VIII en faveur de ce capucin que vous voyez là-bas; c’est bien assez que Sa Majesté ait daigné le nommer au cardinalat, nous concevons les répugnances de Sa Sainteté à couvrir ce mendiant de la pourpre romaine.
Puis, passant de cette idée aux choses générales:
—Je ne sais vraiment pas ce qui peut refroidir le Saint-Père à notre égard; qu’avons-nous fait qui ne fût pour la gloire de notre sainte mère l’Église catholique? J’ai dit moi-même la première messe à la Rochelle, et vous le voyez par vos yeux, monsieur le maréchal, notre habit est partout, et même dans vos armées; le cardinal de La Valette vient de commander glorieusement dans le Palatinat.
—Et vient de faire une très belle retraite, dit le maréchal, appuyant légèrement sur le mot retraite.
Le ministre continua, sans faire attention à ce petit mot de jalousie de métier et en élevant la voix:
—Dieu a montré qu’il ne dédaignait pas d’envoyer l’esprit de victoire à ses Lévites, car le duc de Weimar n’aida pas plus puissamment à la conquête de la Lorraine que ce pieux cardinal, et jamais une armée navale ne fut mieux commandée que par notre archevêque de Bordeaux à la Rochelle.
On savait que dans ce moment le ministre était assez aigri contre ce prélat, dont la hauteur était telle et les impertinences si fréquentes, qu’il y avait eu deux affaires assez désagréables dans Bordeaux. Il y avait quatre ans, le duc d’Épernon, alors gouverneur de la Guyenne, suivi de tous ses gentilshommes et de ses troupes, le rencontrant au milieu de son clergé dans une procession, l’appela insolent et lui donna deux coups de canne très vigoureux; sur quoi l’archevêque l’excommunia; et tout récemment encore, malgré cette leçon, il avait eu une querelle avec le maréchal de Vitry, dont il avait reçu vingt coups de canne ou de bâton, comme il vous plaira, écrivait le Cardinal-duc au cardinal de La Valette, et je crois qu’il veut remplir la France d’excommuniés. En effet, il excommunia encore le bâton du maréchal, se souvenant qu’autrefois le pape avait forcé le duc d’Epernon à lui demander pardon; mais Vitry, qui avait fait assassiner le maréchal d’Ancre, était trop bien en cour pour cela, et l’archevêque fut battu et de plus grondé par le ministre.
M. d’Estrées pensa donc avec assez de tact qu’il pouvait y avoir un peu d’ironie dans la manière dont le Cardinal vantait les talents guerriers et maritimes de l’archevêque, et lui répondit avec un sang-froid inaltérable: