—Monsieur le duc, je vous annonce avec plaisir que le Roi a créé en votre faveur un office de maréchal de France; vous signerez Schomberg, n’est-il pas vrai? A Leucate, délivrée par vous, on le pense ainsi. Mais pardon, voici M. de Montauron qui a sans doute quelque chose d’important à me dire.
—Oh! mon Dieu, non, monseigneur, je voulais seulement vous dire que ce pauvre jeune homme, que vous avez daigné regarder comme à votre service, meurt de faim.
—Ah! comment, dans ce moment-ci, me parlez-vous de choses semblables? Votre petit Corneille ne veut rien faire de bon; nous n’avons vu que le Cid et les Horaces encore; qu’il travaille, qu’il travaille, on sait qu’il est à moi, c’est désagréable pour moi-même. Cependant, puisque vous vous y intéressez, je lui ferai une pension de cinq cents écus sur ma cassette.
Et le trésorier de l’épargne se retira, charmé de la libéralité du ministre, et fut chez lui recevoir, avec assez de bonté, la dédicace de Cinna, où le grand Corneille compare son âme à celle d’Auguste, et le remercie d’avoir fait l’aumône à quelques Muses.
Le Cardinal, troublé par cette importunité, se leva en disant que la matinée s’avançait et qu’il était temps de partir pour aller trouver le Roi.
En cet instant même, et comme les plus grands seigneurs s’approchaient pour l’aider à marcher, un homme en robe de maître des requêtes s’avança vers lui en saluant avec un sourire avantageux et confiant qui étonna tous les gens habitués au grand monde; il semblait dire: Nous avons des affaires secrètes ensemble; vous allez voir comme il sera bien pour moi; je suis chez moi dans son cabinet. Sa manière lourde et gauche trahissait pourtant un être très inférieur: c’était Laubardemont.
Richelieu fronça le sourcil en le voyant en face de lui, et lança un regard de feu à Joseph; puis, se tournant vers ceux qui l’entouraient, il dit avec un rire amer:
—Est-ce qu’il y a quelque criminel autour de nous?
Puis, lui tournant le dos, le Cardinal le laissa plus rouge que sa robe; et, précédé de la foule des personnages qui devaient l’escorter en voiture ou à cheval, il descendit le grand escalier de l’archevêché.
Tout le peuple de Narbonne et ses autorités regardèrent avec stupéfaction ce départ royal.