—Eh bien! monseigneur, vous faites une brèche au milieu d’eux comme un boulet de canon; je vous en demande pardon pour eux.
—Et vous tenez ferme devant moi comme devant l’ennemi, dit le Cardinal-duc; vous n’en serez pas fâché par la suite, mon cher Fabert.
Mazarin s’approcha aussi, mais avec précaution, du Cardinal, et, donnant à ses traits mobiles l’expression d’une tristesse profonde, lui fit cinq ou six révérences fort basses et tournant le dos au groupe du Roi, de sorte que l’on pouvait les prendre de là pour ces saluts froids et précipités que l’on fait à quelqu’un dont on veut se défaire, et du côté du Duc pour des marques de respect, mais d’une discrète et silencieuse douleur.
Le ministre, toujours calme, sourit avec dédain; et, prenant ce regard fixe et cet air de grandeur qui paraissait en lui dans les dangers imminents, il s’appuya de nouveau sur ses pages, et, sans attendre un mot ou un regard de son souverain, prit tout à coup son parti et marcha directement vers lui en traversant la tente dans toute sa longueur. Personne ne l’avait perdu de vue, tout en faisant paraître le contraire, et tout se tut, ceux mêmes qui parlaient au Roi; tous les courtisans se penchèrent en avant pour voir et écouter.
Louis XIII étonné se retourna, et, la présence d’esprit lui manquant totalement, il demeura immobile et attendit avec un regard glacé, qui était sa seule force, force d’inertie très grande dans un prince.
Le Cardinal, arrivé près du monarque, ne s’inclina pas; mais, sans changer d’attitude, les yeux baissés et les deux mains posées sur l’épaule des deux enfants à demi courbés, il dit:
—Sire, je viens supplier Votre Majesté de m’accorder enfin une retraite après laquelle je soupire depuis longtemps. Ma santé chancelle; je sens que ma vie est bientôt achevée; l’éternité s’approche pour moi, et, avant de rendre compte au Roi éternel, je vais le faire au Roi passager. Il y a dix-huit ans, Sire, que vous m’avez remis entre les mains un royaume faible et divisé; je vous le rends uni et puissant. Vos ennemis sont abattus et humiliés. Mon œuvre est accomplie. Je demande à Votre Majesté la permission de me retirer à Cîteaux, où je suis abbé-général, pour y finir mes jours dans la prière et la méditation.
Le Roi, choqué de quelques expressions hautaines de ces paroles, ne donna aucun des signes de faiblesse qu’attendait le Cardinal, et qu’il lui avait vus toutes les fois qu’il l’avait menacé de quitter les affaires. Au contraire, se sentant observé par toute sa cour, il le regarda en roi et dit froidement:
—Nous vous remercions donc de vos services, monsieur le Cardinal, et nous vous souhaitons le repos que vous demandez.
Richelieu fut ému au fond, mais d’un sentiment de colère qui ne laissa nulle trace sur ses traits. «Voilà bien cette froideur, se dit-il en lui-même, avec laquelle tu laissas mourir Montmorency; mais tu ne m’échapperas pas ainsi.» Il reprit la parole en s’inclinant: