—La seule récompense que je demande de mes services, est que Votre Majesté daigne accepter de moi, en pur don, le Palais-Cardinal, élevé de mes deniers dans Paris.
Le Roi étonné fit un signe de tête consentant. Un murmure de surprise agita un moment la cour attentive.
—Je me jette aussi aux pieds de Votre Majesté pour qu’elle veuille m’accorder la révocation d’une rigueur que j’ai provoquée (je l’avoue publiquement), et que je regardai peut-être trop à la hâte comme utile au repos de l’État. Oui, quand j’étais de ce monde, j’oubliais trop mes plus anciens sentiments de respect et d’attachement pour le bien général; à présent que je jouis déjà des lumières de la solitude, je vois que j’ai eu tort; et je me repens.
L’attention redoubla, et l’inquiétude du Roi devint visible.
—Oui, il est une personne, Sire, que j’ai toujours aimée, malgré ses torts envers vous et l’éloignement que les affaires du royaume me forcèrent à lui montrer; une personne à qui j’ai dû beaucoup, et qui vous doit être chère, malgré ses entreprises à main armée contre vous-même; une personne enfin que je vous supplie de rappeler de l’exil: je veux dire la Reine Marie de Médicis, votre mère.
Le Roi laissa échapper un cri involontaire, tant il était loin de s’attendre à ce nom. Une agitation tout à coup réprimée parut sur toutes les physionomies. On attendait en silence les paroles royales. Louis XIII regarda longtemps son vieux ministre sans parler, et ce regard décida du destin de la France. Il se rappela en un moment tous les services infatigables de Richelieu, son dévouement sans bornes, sa surprenante capacité, et s’étonna d’avoir voulu s’en séparer; il se sentit profondément attendri à cette demande, qui allait chercher sa colère au fond de son cœur pour l’en arracher, et lui faisait tomber des mains la seule arme qu’il eût contre son ancien serviteur; l’amour filial amena le pardon sur ses lèvres et les larmes dans ses yeux; heureux d’accorder ce qu’il désirait le plus au monde, il tendit la main au Duc avec toute la noblesse et la bonté d’un Bourbon. Le Cardinal s’inclina, la baisa avec respect; et son cœur, qui aurait dû se briser de repentir, ne se remplit que de la joie d’un orgueilleux triomphe.
Le prince, touché, lui abandonnant sa main, se retourna avec grâce vers sa cour, et dit d’une voix très émue:
—Nous nous trompons souvent, messieurs, et surtout pour connaître un aussi grand politique que celui-ci; il ne nous quittera jamais, j’espère, puisqu’il a un cœur aussi bon que sa tête.
Aussitôt le cardinal de La Valette s’empara du bas du manteau du Roi pour le baiser avec l’ardeur d’un amant, et le jeune Mazarin en fit presque autant au Duc de Richelieu lui-même, prenant un visage rayonnant de joie et d’attendrissement avec l’admirable souplesse italienne. Deux flots d’adulateurs fondirent, l’un sur le Roi, l’autre sur le ministre: le premier groupe, non moins adroit que le second, quoique moins direct, n’adressait au prince que les remercîments que pouvait entendre le ministre, et brûlait aux pieds de l’un l’encens qu’il destinait à l’autre. Pour Richelieu, tout en faisant un signe de tête à droite et donnant un sourire à gauche, il fit deux pas, et se plaça debout à la droite du Roi, comme à sa place naturelle. Un étranger en entrant eût plutôt pensé que le Roi était à sa gauche.—Le maréchal d’Estrées et tous les ambassadeurs, le duc d’Angoulême, le duc d’Halluin (Schomberg), le maréchal de Châtillon et tous les grands officiers de l’armée et de la couronne l’entouraient, et chacun d’eux attendait impatiemment que le compliment des autres fût achevé pour apporter le sien, craignant qu’on ne s’emparât du madrigal flatteur qu’il venait d’improviser, ou de la formule d’adulation qu’il inventait. Pour Fabert, il s’était retiré dans un coin de la tente, et ne semblait pas avoir fait grande attention à toute cette scène. Il causait avec Montrésor et les gentilshommes de Monsieur, tous ennemis jurés du Cardinal, parce que, hors de la foule qu’il fuyait, il n’avait trouvé qu’eux à qui parler. Cette conduite eût été d’une extrême maladresse dans tout autre moins connu; mais on sait que, tout en vivant au milieu de la cour, il ignorait toujours ses intrigues; et on disait qu’il revenait d’une bataille gagnée comme le cheval du Roi de la chasse, laissant les chiens caresser leur maître et se partager la curée, sans chercher à rappeler la part qu’il avait eue au triomphe.
L’orage semblait donc entièrement apaisé, et aux agitations violentes de la matinée succédait un calme fort doux; un murmure respectueux interrompu par des rires agréables, et l’éclat des protestations d’attachement, étaient tout ce qu’on entendait dans la tente. La voix du Cardinal s’élevait de temps à autre pour s’écrier:—Cette pauvre Reine! nous allons donc la revoir! je n’aurais jamais osé espérer ce bonheur avant de mourir! Le Roi l’écoutait avec confiance et ne cherchait pas à cacher sa satisfaction:—C’est vraiment une idée qui lui est venue d’en haut, disait-il; ce bon Cardinal, contre lequel on m’avait tant fâché, ne songeait qu’à l’union de ma famille; depuis la naissance du Dauphin, je n’ai pas goûté de plus vive satisfaction qu’en ce moment. La protection de la sainte Vierge est visible pour le royaume.