—Le Roi a culbuté cette cavalerie; mais les fantassins résistent encore; nos batteries n’ont fait que tuer et n’ont pas vaincu. Trois régiments d’infanterie en avant, sur-le-champ, Gassion, la Meilleraie et Lesdiguières! qu’on prenne les colonnes par le flanc. Portez l’ordre au reste de l’armée de ne plus attaquer et de rester sans mouvement sur toute la ligne. Un papier! que j’écrive moi-même à Schomberg.
Un page mit pied à terre et s’avança tenant un crayon et du papier. Le ministre, soutenu par quatre hommes de sa suite, descendit de cheval péniblement et en jetant quelques cris involontaires que lui arrachaient ses douleurs; mais il les dompta et s’assit sur l’affût d’un canon: le page présenta son épaule comme pupitre en s’inclinant, et le Cardinal écrivit à la hâte cet ordre, que les manuscrits contemporains nous ont transmis, et que pourront imiter les diplomates de nos jours, qui sont plus jaloux, à ce qu’il semble, de se tenir parfaitement en équilibre sur la limite de deux pensées que de chercher ces combinaisons qui tranchent les destinées du monde, trouvant le génie trop grossier et trop clair pour prendre sa marche.
«Monsieur le maréchal, ne hasardez rien, et méditez bien avant d’attaquer. Quand on vous mande que le Roi désire que vous ne hasardiez rien, ce n’est pas que Sa Majesté vous défende absolument de combattre, mais son intention n’est pas que vous donniez un combat général, si ce n’est avec une notable espérance de gain pour l’avantage qu’une favorable situation vous pourrait donner, la responsabilité du combat devant naturellement retomber sur vous.»
Tous ces ordres donnés, le vieux ministre, toujours assis sur l’affût, appuyant ses deux bras sur la lumière du canon, et son menton sur ses bras, dans l’attitude de l’homme qui ajuste et pointe une pièce, continua en silence et en repos à regarder le combat du Roi, comme un vieux loup qui, rassasié de victimes et engourdi par l’âge, contemple dans la plaine le ravage du lion sur un troupeau de bœufs qu’il n’oserait attaquer; de temps en temps son œil se ranime, l’odeur du sang lui donne de la joie, et pour n’en pas perdre le goût, il passe une langue ardente sur sa mâchoire démantelée.
Ce jour-là, il fut remarqué par ses serviteurs (c’étaient à peu près tous ceux qui l’approchaient) que, depuis son lever jusqu’à la nuit, il ne prit aucune nourriture, et tendit tellement toute l’application de son âme sur les événements nécessaires à conduire, qu’il triompha des douleurs de son corps, et sembla les avoir détruites à force de les oublier. C’était cette puissance d’attention et cette présence continuelle de l’esprit qui le haussaient presque jusqu’au génie. Il l’aurait atteint s’il ne lui eût manqué l’élévation native de l’âme et la sensibilité généreuse du cœur.
Tout s’accomplit sur le champ de bataille comme il l’avait voulu, et sa fortune du cabinet le suivit près du canon. Louis XIII prit d’une main avide la victoire que lui faisait son ministre, et y ajouta seulement cette part de grandeur et de bravoure qu’un homme apporte dans son triomphe.
Le canon avait cessé de frapper lorsque les colonnes de l’infanterie furent rejetées brisées dans Perpignan; le reste avait eu le même sort, et l’on ne vit plus dans la plaine que les escadrons étincelants du Roi qui le suivaient en se reformant.
Il revenait au pas et contemplait avec satisfaction le champ de bataille entièrement nettoyé d’ennemis; il passa fièrement sous le feu même des pièces espagnoles, qui, soit par maladresse, soit par une secrète convention avec le premier ministre, soit pudeur de tuer un Roi de France, ne lui envoyèrent que quelques boulets qui, passant à dix pieds sur sa tête, vinrent expirer devant les lignes du camp et ajouter à sa réputation de bravoure.
Cependant à chaque pas qu’il faisait vers la butte où l’attendait Richelieu, sa physionomie changeait d’aspect et se décomposait visiblement: il perdait cette rougeur du combat, et la noble sueur du triomphe tarissait sur son front. A mesure qu’il s’approchait, sa pâleur accoutumée s’emparait de ses traits comme ayant droit de siéger seule sur une tête royale; son regard perdait ses flammes passagères et enfin, lorsqu’il l’eut joint, une mélancolie profonde avait entièrement glacé son visage. Il retrouva le Cardinal comme il l’avait laissé. Remonté à cheval, celui-ci, toujours froidement respectueux, s’inclina, et, après quelques mots de compliment, se plaça près de Louis pour suivre les lignes et voir les résultats de la journée, tandis que les princes et les grands seigneurs, marchant devant et derrière à quelque distance, formaient comme un nuage autour d’eux.
L’habile ministre eut soin de ne rien dire et de ne faire aucun geste qui pût donner le soupçon qu’il eût la moindre part aux événements de la journée, et il fut remarquable que de tous ceux qui vinrent rendre compte, il n’y en eut pas un qui ne semblât deviner sa pensée et ne sût éviter de compromettre sa puissance occulte par une obéissance démonstrative; tout fut rapporté au Roi. Le Cardinal traversa donc, à côté de ce prince, la droite du camp qu’il n’avait pas eue sous les yeux de la hauteur où il s’était placé, et vit avec satisfaction que Schomberg, qui le connaissait bien, avait agi précisément comme le maître avait écrit, ne compromettant que quelques troupes légères, et combattant assez pour ne pas encourir de reproche d’inaction et pas assez pour obtenir un résultat quelconque. Cette conduite charma le ministre et ne déplut point au Roi, dont l’amour-propre caressait l’idée d’avoir vaincu seul dans la journée. Il voulut même se persuader et faire croire que tous les efforts de Schomberg avaient été infructueux, et lui dit qu’il ne lui en voulait pas, qu’il venait d’éprouver par lui-même qu’il avait en face des ennemis moins méprisables qu’on ne l’avait cru d’abord.