«Le septiesme, Monsieur le Chancelier fut visiter Monsieur de Cinq-Mars, et le traita fort civilement, lui disant qu’il n’avoit point sujet d’appréhender, mais bien d’espérer toute chose à son advantage, qu’il sçavoit bien qu’il avoit affaire à un bon juge, qui n’avoit garde d’estre mesconnoissant des faveurs qu’il avoit receues de son bienfaiteur; qu’il sçavoit très-bien que c’estoit par bontez et son pouvoir que le Roy ne l’avoit pas dépossédé de sa charge; que cette faveur estoit si grande qu’elle ne méritoit pas seulement un souvenir immortel, mais des reconnoissances infinies: et que c’estoit dans les occasions qu’il les y feroit paroistre. Le sujet de ce compliment estoit pris sur ce que Monsieur le Grand avoit adoucy une fois le Roy, qui estoit en grande colère contre Monsieur le Chancelier; mais la véritable raison de ces civilitez estoit la crainte qu’il avoit qu’il ne le refusast pour juge, et qu’il n’appelast au Parlement de Paris pour estre délivré par le peuple qui l’aymoit passionnément.
«Monsieur le Grand luy respondit que cette civilité le remplissoit de honte et de confusion; mais pourtant, dit-il, je voy bien que de la façon que l’on procède à mon affaire l’on en veut à ma vie; c’est fait de moy, monsieur, le Roy m’a abandonné. Je ne me considère que comme une victime qu’on va immoler à la passion de mes ennemis et à la facilité du Roy. A quoy Monsieur le Chancelier repartit que ses sentiments n’estoient pas justes, et qu’il en avoit des expériences toutes contraires.—Dieu le veuille, dit Monsieur le Grand, mais je ne le puis croire.
«Le 8, Monsieur le Chancelier l’alla voyr, accompagné de six maistres des requestes, de deux Présidents et de six Conseillers de Grenoble, duquel après l’avoir interrogé depuis les sept heures du matin jusques à deux heures de l’après midy, ils ne purent jamais rien tirer des cas à lui imposez.»
Ce rapport qui, ainsi que je l’ai dit, fut imprimé à la suite de la lettre de M. de Marca, donne encore ce trait curieux, qui atteste la présence d’esprit incroyable de M. de Thou:
«Après sa confession, il fut visité par le père Jean Terrasse, gardien du couvent de l’Observatoire de Saint-François de Tarascon, qui l’avoit visité et consolé durant sa prison de Tarascon. Il fut bien aise de le voir, il se promena avec lui quelque temps dans un entretien spirituel. Ce père estoit venu à l’occasion d’un vœu que M. de Thou avoit fait à Tarascon pour sa délivrance, qui estoit de fonder une chapelle de trois cents livres de rente annuelle dans l’église des pères Cordeliers de cette ville de Tarascon; il donna ordre pour cette fondation, voulant s’acquitter de son vœu, puisque Dieu, disoit-il, le délivroit non-seulement d’une prison de pierre, mais encore de la prison de son corps; demanda de l’encre et du papier, et écrivit judicieusement cette belle inscription qu’il voulut estre mise en cette chapelle:
Christo liberatori,
votum in carcere pro libertate
conceptum
Fran. August. Thuanus
e carcere vitæ jam jam
liberandus merito solvit.
XII Septembr. M. D. C. XLII
Confitebor tibi, Domine, quoniam
exaudisti me, et factus es mihi
in salutem.